Arrêt des frappes aériennes canadiennes

État islamique: des catholiques considèrent illusoire l'approche militaire canadienne

Des volontaires d'une milice shiite lancent une roquette vers des positions de l'État islamique près de Baiji, en Irak, le 24 octobre 2015.
Des volontaires d'une milice shiite lancent une roquette vers des positions de l'État islamique près de Baiji, en Irak, le 24 octobre 2015.   (CNS photo/Haider Al-Assadee, EPA)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2015-11-10 15:21 || Canada Canada

Le Canada doit faire plus pour la paix. Et différemment. Pour deux des principales organisations non gouvernementales catholiques au pays, la fin des frappes aériennes canadiennes contre des positions de l’État islamique au Moyen-Orient pose la question du type d’action que doit avoir le Canada dans cette région du globe.

Dès le lendemain de l’élection fédérale du 19 octobre qui a porté au pouvoir le Parti libéral, le nouveau premier ministre Justin Trudeau a annoncé que le Canada cesserait ses frappes aériennes contre le groupe armé qui sévit particulièrement en Syrie et en Irak.

Sans crier victoire, le directeur national de l’Association catholique d’aide à l’Orient (CNEWA Canada), Carl Hétu, estime qu’il est grand temps qu’Ottawa laisse tomber l’approche militaire.

«C’est farfelu de dire qu’une solution militaire vient en aide. Le Canada n’a pas de pouvoir militaire, point», laisse tomber M. Hétu.

«L’armée canadienne n’a jamais fait de différence dans un conflit depuis la Deuxième Guerre mondiale», ajoute-t-il, rappelant qu’au cours des deux dernières décennies, le pays s’est distancé de son rôle en faveur du maintien de la paix pour orienter son action militaire vers des missions de combats.

«Le monde a changé, il est plus complexe, la violence est plus concrète. Comment le Canada va s’impliquer là-dedans désormais?», demande M. Hétu.

Laisser tomber les chrétiens d’Orient?

La décision de cesser les frappes contre les positions de l’État islamique a été accueillie avec un scepticisme par certains chrétiens canadiens. Sur les réseaux sociaux, plusieurs ont laissé entendre que le nouveau premier ministre canadien abandonnait les chrétiens d’Orient à leur sort, une analyse balayée du revers de la main par le directeur de CNEWA Canada.

«C’est faux. Militairement, on n’a pas d’affaire à être là. C’est une illusion qu’on fait une différence avec ça. La vraie différence, c’est de chercher à développer une diplomatie nouvelle, des moyens nouveaux, de chercher à créer une stabilité. C’est complexe, c’est compliqué, mais l’alternative, c’est la guerre. Il ne faut pas tomber dans l’habitude de la guerre. Il faut tomber dans l’habitude de travailler fort pour la paix», rétorque M. Hétu.

Frappes ou réfugiés?

De son côté, la directrice nationale d’Aide à l’Église en détresse Canada (AED Canada) n’est pas aussi catégorique. «En tant que catholique, on ne peut jamais être pour la guerre», dit Marie-Claude Lalonde. «Mais avait-on le choix de laisser aller les choses?», ajoute-t-elle en évoquant les exactions commises par l’État islamique.

Officiellement, l’AED n’a pas pris position pour ou contre les frappes, ni au Canada, ni à l’international. M. Lalonde confirme par ailleurs qu’elle n’a eu aucun écho de l’efficacité des frappes sur le terrain, elle qui a des liens réguliers avec des collaborateurs partout au Moyen-Orient.

Quand on lui demande quelle approche canadienne est idéale pour les chrétiens d’Orient entre les frappes ou l’accueil des réfugiés, elle s’empresse de répondre: «Ni l’un ni l’autre».

«Ces gens-là, s’ils avaient le choix, ils resteraient chez eux. Les accueillir en grand nombre, c’est louable, mais ils ne peuvent pas tous sortir. Ceux qui ne parviennent pas à sortir, ce sont les plus pauvres et les plus faibles. Ce sont les femmes avec de jeunes enfants et les personnes âgées», rappelle-t-elle.

Le premier ministre Trudeau souhaite que le Canada puisse accueillir 25 000 réfugiés syriens de plus d’ici la fin de l’année. Cette proposition va au-delà des demandes formulées par les Églises chrétiennes canadiennes, qui demandaient au Canada plus tôt cette année d’accueillir au moins 10 000 réfugiés supplémentaires.

La politique du voisin

Né en Irak, Badeea Sama est aujourd’hui curé de la paroisse Sainte-Geneviève, à Pierrefonds. Il constate que contre le groupe armé État islamique, les actions militaires et politiques ont essentiellement connu des échecs jusqu’à présent.

«Ce n’est pas de tuer ce monde-là qui va aider les chrétiens. Il n’y a plus de place pour eux là-bas. Frappes ou non, on tue encore des chrétiens, et on les fait encore partir», se désole-t-il.

L’abbé Sama a quitté l’Irak en 1996. Après un séjour en France, il est arrivé au Canada en 1999. Il se rappelle de l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003 et des pressions qui avaient été exercées sur le Canada afin que le pays se joigne à la coalition américaine. Le prêtre se souvient d'avoir alors admiré la position du Canada, qui avait pris ses distances de Washington dans ce dossier. Le premier ministre de l’époque, Jean Chrétien, avait dit ‘non’ aux États-Unis pour refuser d’entrer en guerre.

«Ce n’est pas parce que c’est la politique du voisin qu’il faut suivre», insiste l’abbé Sama.

Il croit que pour contrer l’État islamique, les pays occidentaux doivent d’abord se demander quels processus ont permis au groupe de se développer et de devenir si influent.

Modifications faites à 17 h 18 le 10 novembre 2015.

 

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