Chronique de Jean-Claude Leclerc

Quelle apocalypse faudra-t-il pour secouer la conscience contemporaine?

À Téhéran, un homme se réjouit le 8 janvier 2020 des frappes iraniennes en riposte aux frappes américaines qui ont tué le général Qassem Soleimani le 3 janvier.
À Téhéran, un homme se réjouit le 8 janvier 2020 des frappes iraniennes en riposte aux frappes américaines qui ont tué le général Qassem Soleimani le 3 janvier.   (CNS photo/Nazanin Tabatabaee, West Asia News Agency via Reuters)
Jean-Claude Leclerc | Chroniqueur
Chroniqueur
2020-01-09 10:15 || Monde Monde

La «guerre du pétrole» dans le Golfe n’avait finalement pas eu lieu. Le pouvoir iranien, peinant à calmer une population fort mécontente de l’état du pays, n’avait pas le loisir d’engager d’épreuve de force à l’extérieur. Et le président des États-Unis, embourbé, lui, dans une «guérilla préélectorale», n’allait pas s’aventurer dans une autre guerre au Moyen-Orient. D’où la surprise d’un assassinat commandé par Donald Trump contre nul autre que Qassem Soleimani, un commandant légendaire de la République islamique.

Certes, lors de la précédente crise, John Bolton, alors conseiller à la sécurité, promettait à des Iraniens en exil un «changement de régime» avant la fin de 2019. Mais Trump affirmait qu’il s’agit toujours de protéger diplomates et soldats américains dans la région. D’autres présidents avant lui ont fait des guerres en Irak, renversé Saddam Hussein et installé à Bagdad un gouvernement élu. Leurs troupes allaient y prolonger l’occupation avec la lutte à «l’État islamique» venu envahir l’Irak et la Syrie.

Donald Trump avait déjà promis de ne pas envoyer de troupes dans des guerres étrangères, et même de rapatrier ceux qui risquent de perdre leur vie, comme en Afghanistan, dans des conflits sans fin. Or, voilà qu’il en retire de zones non pacifiées, comme en Syrie, et en laisse ailleurs, comme en Irak. Il en a même envoyé d’autres au Moyen-Orient, Et, pour les protéger, il vient d’en rajouter quelque milliers. Il allait même, avec l’assassinat de Soleimani, risquer de leur attirer de pires représailles.

De partout les capitales en appellent à la modération. L’Irak est encore, comme la Syrie, au bord du chaos, et toute la région redoute une conflagration.

Certes, le président Trump aura fait un usage plus que généreux des sanctions économiques et autres mesures de pressions. Il réitère qu’il veut éviter la guerre et non pas la faire. Mais Britanniques et Saoudiens, ses alliés, furent étonnés de cette frappe dont il ne les avait pas prévenus. Même les soldats canadiens en services avec l’OTAN ont suspendu d’urgence leur mission.

Récemment, à en croire le sénateur Lindsey Graham, un proche du président, les Iraniens devaient s’abstenir de toutes représailles. S’ils s’en prennent à des Américains, ils ne seraient pas accueillis avec des drones. Washington allait carrément bombarder leurs champs de pétrole. Et le sénateur de conseiller aux gens qui y gagnent leur pain d’aller se trouver un emploi ailleurs! Mieux encore: des Américains qui y travaillaient avaient même, par précaution, été évacués au préalable.

Le pétrole iranien n’est qu’une des cibles qui seraient touchées. Sans les identifier, le président Trump en visait pas moins de 52. Comme il s’agit de préserver des vies américaines, il faut comprendre que ses soldats n’allaient pas être engagés sur le terrain. C’est de la mer et du ciel ainsi que de bases installées dans la région que tomberaient missiles, bombes et autres engins. On détruirait les moyens d’attaque et de défense de l’Iran et de ses partenaires ainsi que les installations nucléaires qu’on accuse Téhéran de développer.

Les résultats, le cas échéant, sont prévisibles: d’autres vagues de djihadistes profiteraient de la pagaille politique au Moyen-Orient.

Un pire chaos humanitaire frapperait les pays de la région et leurs voisins.

Des membres de l’OTAN y penseraient à deux fois avant de se joindre aux «coalitions» des États-Unis. Les Américains eux-mêmes, loin de se sentir mieux protégés, verraient s’alourdir leur filet sécuritaire, chez eux et à l’étranger.

Au moindre incident, l’insécurité gagnerait d’autres régions du monde où des conflits entre voisins, parfois mêlés d’activités «terroristes», connaissent une recrudescence. C’est le cas de l’antagonisme entre le Pakistan et l’Inde à propos du Cachemire. C’est aussi le cas de la Libye où la Turquie et l’Égypte interviennent dans une guerre civile. En Asie et en Afrique, la doctrine Trump d’assassinat des chefs va-t-elle prévaloir?

D’aucuns voient dans ces drones une arme intelligente qui réduit le nombre des victimes civiles. En réalité, seul l’attaquant qui manipule cet engin ne risque pas de mettre sa vie en danger. Les cibles visés, elles, frappées dans une demeure ou un véhicule, sont rarement les seules à périr. Une dizaine de personnes sont mortes en même temps que Qassem Soleimani. Depuis plusieurs années une guerre invisible menée en secret contre des «dirigeants terroristes» fait nombre de victimes innocences parmi les proches.

Même la Terre sainte n’est pas épargnée. Autrefois, pour préserver son trône d’un sauveur nouveau-né, le roi Hérode fit tuer à Bethléem tous les enfants de moins de deux ans, raconte l’évangéliste Matthieu. Pendant des siècles, les chrétiens célébrèrent ces «saints innocents». On ne compte plus aujourd’hui les enfants tués non seulement par des «terroristes», mais par des membres de l’ONU! Comble d’inhumanité, plus d’un pays fauteur de guerres ferme ensuite les portes aux survivants.

À l’occasion de la Noël, dans le message traditionnel prononcé du balcon du Vatican, le pape François s'est préoccupé des nombreux enfants qui subissent guerres et conflits. Il demande à la communauté internationale de «garantir la sécurité» au Moyen-Orient, mentionnant en particulier la Syrie, en guerre depuis 2011. Il en appelle aux gouvernements de trouver des solutions qui garantissent la sécurité et la coexistence pacifique des peuples de la région.

Entretemps, les atrocités continuent, au vu et au su de la planète, et les pouvoirs en place les exploitent plus qu’ils ne les préviennent. Les États-Unis sont divisés, et la Communauté européenne paralysée par ses problèmes. Et l’ONU, faute d’accord entre ses membres, n’offre plus de terrain d’entente. De grandes puissances sont même engagées dans des guerres économiques. Et les pires catastrophes climatiques n’incitent pas les gouvernements à dépasser les déclarations de principe. Quelle apocalypse faudra-t-il pour secouer la conscience contemporaine?

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