Marie-Paul Ross

Célibat: «Finalement, on défend quoi?», demande une religieuse sexologue

«Le célibat a son sens, mais sans formation, qui va le vivre? demande Marie-Paul Ross, une religieuse sexologue.
«Le célibat a son sens, mais sans formation, qui va le vivre? demande Marie-Paul Ross, une religieuse sexologue.   (Présence/Philippe Vaillancourt)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2020-01-16 12:26 || Monde Monde

Le débat sur les propos de Benoît XVI dure depuis quelques jours. Le 15 janvier, le pape émérite insiste pour ne plus être identifié comme le coauteur de l’ouvrage du cardinal Robert Sarah. Si cet imbroglio ramène à l’avant-scène les difficultés liées à la présence de deux papes au Vatican, la question du célibat, elle, demeure entière.

Le téléphone sonne.

«As-tu vu ça?!»

Au bout du fil, Marie-Paul Ross commente le dossier. Elle en a long à dire. C’est d’ailleurs elle qui a pris l’initiative de contacter l’équipe de Présence.

«C’est une minorité de prêtres qui vivent vraiment leur célibat. Donc, finalement, on défend quoi ici?», lance-t-elle au sujet des positions de Benoît XVI et du cardinal Sarah.

Elle raconte ce que sa pratique lui a permis de constater au fil des années. Au Québec comme ailleurs, le célibat pose problème pour une majorité de prêtres, assure-t-elle, affirmant qu’ils sont d’ailleurs peu nombreux à respecter cet engagement.

«Si le célibat signifie de ne pas avoir de contrat de mariage, alors d’accord: ils vivent leur célibat. Mais si ça consiste à ne pas pratiquer de génitalité active avec des femmes, des hommes ou des ados, là c’est une autre histoire», explique la résidente de Shediac Bridge, au Nouveau-Brunswick.

«En réalité, le célibat ne se vit pas. Pour plusieurs, c’est même carrément invivable comme idéal», ajoute-t-elle.

Pulsion génitale

Selon elle, une partie du problème résiderait dans la formation donnée aux futurs prêtres, qui serait déficiente. Bien que les séminaires affirment désormais mieux équiper les séminaristes en matière de sexualité, elle n’y croit pas tellement.

«Ils sont formés en philosophie et en théologie. Ils ne savent pas quoi faire de leurs pulsions génitales. Comment, par exemple, apaiser une pulsion génitale d’homme? Il faut l’identifier, comprendre de quelle partie du cerveau elle émane.»

La religieuse explique que de telles pulsions sont liées à l’amygdale, la partie du cerveau qui nous aide à reconnaître des situations émotionnelles, dont la peur ou des enfants en détresse. C’est aussi celle qui nous aide à identifier d’éventuels partenaires sexuels.

«On a beau vouloir vivre le célibat, mais quand on est mis devant des pulsions, le contrôle n’est pas possible sans une formation profonde», ajoute-t-elle.

Certes. Mais comment parvenir à exercer un contrôle et ne pas… se laisser entrer en tentation?

«Ce qu’il faut montrer aux prêtres, c’est leur état affectif: leur estime d’eux-mêmes, leur reconnaissance, la valeur dans leur ministère – ce qui peut être difficile au Québec ces temps-ci, la prêtrise n'ayant pas vraiment la cote. Ils doivent ensuite savoir que des deuils, des traumas et des angoisses non-traités rendent une personne très vulnérable. À la moindre occasion, elle n’a pas le temps de penser ou choisir, et c’est la pulsion génitale qui l’emporte», détaille-t-elle.

Autrement dit, il ne s’agit pas de réprimer la pulsion, mais de développer des outils pour rendre le cerveau apte à la recevoir et à la traiter sans perdre le contrôle.

Psyché féminine

Impossible de se former convenablement en vue du célibat en ignorant la question de la femme «tentatrice», poursuit la sexologue, qui revisite ce mythe tenace qui perdure dans l’Église.

Or, comme tout mythe, il faut reconnaître qu’il y a un fond de vérité.

«La femme, si elle a eu une privation paternelle, des deuils, des souffrances affectives non-traités, elle va s’amouracher facilement du prêtre et généralement le gagner, car il n’est pas formé à traiter avec des femmes en manque! Ça se manifeste d’abord comme une attitude de "bon pasteur" qui veut venir en aide. Mais cette attitude de "bon pasteur" mène à des désastres dans l’Église», dit la sœur missionnaire de l'Immaculée-Conception.

Lorsqu’elle reçoit des prêtres en traitement ou qu’elle donne des formations, elle explique aussi qu’une femme en situation d’intimité – ce qui peut survenir lorsqu’il est question de conscience, de rapport à Dieu et d’expression de sentiments – et qui manque de maturité affective peut facilement s’enticher d’un homme. C’est ce qu’elle appelle la force pulsionnelle émotionnelle de la femme.

La rencontre des deux pulsions – génitale d’un côté, et émotionnelle de l’autre – surtout lorsqu’elles sont vécues «dans l’immaturité», devient très taxante pour le célibat sacerdotal. «Si on met les deux ensemble, sans formation adéquate, ça fait un incendie!», s’exclame-t-elle.

On est donc loin d’un enjeu qui se résume à «l’homme qui chute» et à la «femme tentatrice»…

Santé et spiritualité

C’est pourquoi aussi elle ne s’oppose pas comme tel au célibat sacerdotal, même si elle croit que les prêtres séculiers devraient pouvoir avoir le choix. Oui au célibat, à condition que la formation et l’encadrement soient adéquats.

«Le célibat a son sens, mais sans formation, qui va le vivre? demande-t-elle. Le célibat, c’est quelqu’un qui s’engage à un calme émotionnel. Si tu es agité émotionnellement – ce qui arrive à tout le monde – tu dois alors t’engager à te calmer.»

Aujourd’hui âgée de 72 ans, elle confie que des clercs lui ont déjà fait des avances au fil des années. Des offres «parfois sournoises, parfois franches», y compris de la part d'un prélat influent dont elle tait le nom.

Après des années à essayer de promouvoir la santé sexuelle, elle admet sa lassitude de «frapper des murs» au sein de l’Église. Une lassitude qui l’amène même à se questionner sur l’avenir de sa pratique de sexologue.

«J’ai envie de m’enligner vers le spirituel. J’ai déjà un groupe de méditation neutre areligieux. Il y a un besoin là. Plus le temps passe, plus je m’intéresse aux liens entre la santé et la spiritualité. J’ai le goût de vivre dans la paix.»

***

 

 

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