Trois questions pour la Dre Valérie Julie Brousseau

Il faut prendre ses responsabilités morales, affirme une médecin

La docteure Valérie Julie Brousseau croit que la COVID-19 doit aussi servir de prétexte à régler des problèmes du système de santé connus depuis des années.
La docteure Valérie Julie Brousseau croit que la COVID-19 doit aussi servir de prétexte à régler des problèmes du système de santé connus depuis des années.   (Courtoisie)
François Gloutnay | Journaliste
Journaliste
2020-04-17 06:55 || Québec Québec

La docteure Valérie Julie Brousseau, une oto-rhino-laryngologiste, est l'auteure d'un récent guide de prévention de la COVID-19 préparé pour la Conférence religieuse canadienne à l'intention de toutes les congrégations du pays. Nous l’avons questionnée jeudi sur la crise sanitaire actuelle alors qu’elle venait tout juste d’arriver à Saguenay. Elle était attendue à la maison mère des Sœurs Antoniennes de Marie, cette communauté qui venait d’annoncer, le matin même, le décès d’une seconde religieuse atteinte de la COVID-19.

Présence: Médecin spécialiste, vous avez aussi fait des études en épidémiologie. Vous croyez que les lieux de culte du Québec seront bientôt accessibles?

Dre Valérie Julie Brousseau: En soi, le problème, ce ne sont pas les lieux de culte. Ce sont plutôt les rassemblements qui y sont interdits ou restreints afin d'éviter toute contamination. Dans la tradition catholique, nos rites et notre liturgie nous invitent au regroupement. Une personne donne la communion à cent personnes, on se donne la main lors de l'échange de la paix. Tous deviennent alors à risque.

Je crois malgré tout que l'interdiction de célébrer la messe pourrait être levée bientôt, moyennant de strictes dispositions sanitaires et des restrictions.

Un gros problème va toutefois demeurer. C'est que, dans l'Église, la majorité des pratiquants sont à risque car ils ont plus de 70 ans.

On a une responsabilité morale envers ces personnes.

C'est une chose de permettre à un jeune mécanicien de faire son travail. Mais permettre à des personnes âgées de quitter chacune la résidence où elles sont en sécurité pour se regrouper avec d'autres dans un lieu de culte, c'est vraiment autre chose.

On le constate aujourd'hui. Des aînés qui habitent sous un même toit, que ce soit dans des CHSLD, dans des résidences privées ou dans des communautés qui ont pourtant mis en place des mesures très strictes, sont appelés à côtoyer des personnes bien portantes qui leur transmettent la maladie, parfois de manière innocente. Ces gens ne savent pas qu'ils sont porteurs. Mais l'effet est dévastateur.

Imaginez cinq personnes qui se rendent à l'église en provenance de cinq résidences différentes. Si une de ces personnes pratiquantes est infectée, vous pouvez être certain que, dans les cinq maisons, des résidents le seront aussi. Pour le moment, ouvrir les lieux de culte, ce n'est pas possible. Ce le sera lorsqu'on comprendra mieux cette maladie et lorsque le niveau d'immunité sera plus grand.

On dit que la COVID-19 ne fait pas de discrimination. Riche ou pauvre, on peut être infecté. Mais ce virus ne frappe-t-il pas plus durement les gens en situation de pauvreté ou d'exclusion?

Il est vrai que tous peuvent attraper une maladie. Pensons au cancer. Pensons aujourd'hui à la COVID-19. La maladie ne discrimine pas. Mais il y a des facteurs discriminatoires déjà en place qui sont exacerbés lorsque la maladie frappe.

Au Canada, c'est relativement caché. On a tous accès au système public de santé, ce qui n'est pas le cas pour tous les Américains, par exemple. Des pauvres n'ont carrément pas accès aux soins.

Il y a donc une forme discriminatoire de la COVID-19. Les gens qui vont en souffrir le plus physiquement, ce sont les personnes déjà à risque à cause de leur condition. Je pense aux gens qui ont déjà des problèmes de santé, qui souffrent d'obésité, aux personnes itinérantes et à celles qui vivent dans un CHSLD.

Rendons-nous maintenant en Inde. Dans ce pays pauvre, le confinement n'est pas possible pour la plupart des habitants. La densité de la population empêche tout confinement. Au niveau mondial, cette maladie est discriminatoire. Ça ne fait pas de doute.

Qu'est-ce que la crise sanitaire que nous affrontons révèle de la qualité des soins offerts aux personnes âgées?

Je suis médecin depuis quinze ans. Les situations de précarité dans les CHSLD, on ne vient pas de les découvrir. On les connaît depuis longtemps. Le personnel y est limité. On a peu de ressources. Le milieu a toujours été fragile.

Mais, admettons-le, on a fait un choix de société. Celui de n'investir que le minimum ou encore de privatiser les services. Vous vous arrangez avec ce que l'on vous offre. Ceux et celles qui en veulent davantage devront payer en conséquence.

Il faut aussi reconnaître que notre système de centres de personnes âgées, des CHSLD aux résidences privées, c'est une industrie relativement neuve. Le nombre de résidences a explosé ces dernières années. C'est lié à la démographie. C'est aussi une industrie qui n'a jamais eu à faire face à une situation aussi dramatique. Mais cela n'est pas une excuse.

Ce qui n'est surtout pas excusable, c'est qu'on n'ait pas reconnu cette évidence: l'endroit le plus dangereux qui soit, c'est celui où l'on est nombreux à être dépendants des soins des autres.

C'est cette évidence qui a motivé mon intervention auprès de la Conférence religieuse canadienne. Je savais que le gouvernement aurait de la difficulté à comprendre les risques qu'allaient affronter les communautés religieuses.

Dans une pandémie, il faut se donner des priorités et mettre les ressources à la bonne place. Il faut dès maintenant trouver les moyens de répondre à cette situation en pensant aussi à long terme.

On ne guérit pas un cancer avec un simple pansement. Suggérer aux médecins de quitter leur pratique pour se rendre dans des CHSLD, ce n'est pas une mauvaise idée. Mais ça ne règlera pas le problème lorsqu’ils retourneront à leur pratique ou lorsque la pandémie sera chose du passé. Il nous faut dès aujourd'hui deux ou trois fois plus de préposés. Et on doit mieux les rémunérer.

Comme médecin spécialiste, j'ai la responsabilité d'aider. Mais j'ai aussi la responsabilité de dire qu'il y a un problème depuis plusieurs années. C'est le temps de le régler.

***

 

 

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