Reportage

L'accueil des séropositifs au Yucatán

Paulina Gongora Chim, 7 ans, et Elias Chin, 5 ans, habitent à l'Oasis parce que leurs mères sont séropositives.
Paulina Gongora Chim, 7 ans, et Elias Chin, 5 ans, habitent à l'Oasis parce que leurs mères sont séropositives.   (CNS photo/Alicia Cabezas)
2016-01-18 13:40 || Monde Monde

Une enfilade de petites maisons décrépites aux toits rouges longe un jardin tropical et un petit pâturage où cochons et poules déambulent en toute liberté. Dans ce modeste hameau se cache l’une des institutions les plus novatrices de toute la péninsule du Yucatán: l’Oasis San Juan de Dios (Oasis Saint-Jean-de-Dieu).

Cette institution héberge 24 résidents: des hommes, des femmes et des orphelins. Tous sont séropositifs. Et tous sont originaires du Yucatán, l’un des États mexicains comptant le plus grand nombre de personnes séropositives.

Les personnes qui frappent à la porte de l’Oasis sont à la recherche d’un havre de paix. Chassées de chez elles et soumises à des humiliations quotidiennes en raison de ce stigmate social qu’est le VIH, ces personnes ont subi mille et une vexations. Tantôt des voisins tentent de les évincer de leurs terres, invoquant des titres de propriété frauduleux. Tantôt ces mêmes voisins font circuler des rumeurs faisant allusion aux corps de personnes séropositives ayant été brûlés dans leurs jardins. Parfois, des restaurateurs refusent de leur servir à manger. Sans oublier les insultes et injures lancées à leurs enfants, à l’école du village.

Il y a environ 200 000 personnes séropositives au Mexique. 6400 d’entre elles sont originaires du Yucatán. Cette péninsule située dans le sud-est du pays est l’un des cinq États mexicains ayant la plus forte proportion des personnes séropositives ou porteuses du VIH.

L’Oasis San Juan de Dios.

«Les personnes séropositives ou atteintes du VIH font face à un lourd fardeau et à d’énormes souffrances», affirme le père Raul Lugo. Ce dernier est l’aumônier et le fondateur de l’Oasis. «Le VIH et le sida étant des infections transmissibles sexuellement, les personnes qui en sont atteintes font face à une immense stigmatisation. On les accuse en effet de se livrer à la débauche. Le double fardeau qui accable ces personnes rend encore plus nécessaire la présence de l’Église à leurs côtés», dit-il.

L’Oasis San Juan de Dios a été créée à la fin des années 1990, lorsqu’un homme de la ville de Merida a contracté de sida. Il a alors dû cesser de travailler et de payer son loyer. En guise de représailles, les propriétaires de l’immeuble l’ont (littéralement) jeté sur le pavé. Des laïcs catholiques et des religieuses de la congrégation des Servantes de Marie ont alors loué des locaux dans les environs, afin de prendre soin de lui. Ce groupe de bienfaiteurs a ensuite pris conscience du nombre élevé de personnes aux prises avec le VIH dans la région. Ils ont donc dû louer toujours plus d’appartements et de maisons pour les héberger et les soigner.

«Ces personnes étaient condamnées à mourir dans des conditions inhumaines», affirme Carlos Mendez Benavides, directeur de l’Oasis.

«La peur et les stigmates associés au sida sont hélas très puissants», ajoute-t-il. «Personne ne s’offusquait que des religieuses louent des maisons dans la région. Or, dès que les propriétaires apprenaient que les sœurs y hébergeaient des personnes séropositives, ils faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour évincer ces locataires».

Au début des années 1990, le Yucatán était une région profondément conservatrice. Il n’a donc pas été facile de mettre en place un organisme venant en aide aux personnes séropositives. Au fil des ans, cette modeste œuvre s’est transformée en un puissant mouvement social. L’Oasis a en effet remporté des batailles afin que démocratiser l’accès aux médicaments dont ont absolument besoin les personnes séropositives.

«Au départ, nous hésitions entre plusieurs postures. L’Oasis devait-elle n’être qu’une œuvre de miséricorde à l’intention des personnes séropositives? Notre mandat devait-il se limiter à accompagner ces personnes afin qu’elles puissent mourir en douceur et dans la dignité? Fallait-il nous transformer en un groupe de pression afin de démocratiser l’accès aux médicaments essentiels aux personnes séropositives? Fallait-il nous transformer en groupe d’éducation populaire afin de prévenir la propagation du VIH?», demande Carlos Mendez. «Nous avons finalement décidé de mener de front ces trois combats.»

Des débuts difficiles

Les prises de position de l’Oasis se sont rapidement butées à l’opposition de l’Église catholique et du gouvernement mexicain. En décembre 1998, dix-huit frères franciscains et deux prêtres séculiers ont en effet été démis de leurs fonctions après avoir célébré une messe et organisé une manifestation dénonçant le «génocide administratif» dont étaient selon eux victimes les personnes séropositives du Yucatán. Ils reprochaient au gouvernement local de condamner à mort les sidéens, en les empêchant d’accéder aux médicaments antirétroviraux. Ces membres du clergé ont été sanctionnés pour avoir désobéi aux ordres de leur archevêque: ce dernier leur avait ordonné d’organiser une procession en l’honneur de Notre-Dame de Guadalupe — et non pas une manifestation.

L’affaire Gerardo Chan Chan

Quelques années plus tard, en 2001, l’organisme a été confronté à l’enjeu de l’éducation populaire. Cette année-là, Gerardo Chan Chan, un homosexuel d’origine maya et natif du village de Sitpach, a contracté le VIH. Lorsque les premiers symptômes de la maladie (fièvres et diarrhées) se sont manifestés, son père l’a chassé de la maison. Il l’a ensuite condamné à vivre dans la porcherie de leur ferme familiale. À l’aide de peinture blanche, il a tracé une épaisse ligne sur le sol - ligne que Gerardo ne devait en aucun moment franchir. Le jeune homme vivait nu, dans un enclos, comme un vulgaire animal. On lui servait sa nourriture dans de vieux contenants de yogourt. Gerardo Chan Chan a maintes fois tenté de se suicider. Jusqu’à ce que l’équipe de l’Oasis apprenne son existence et décide de l’héberger. Non seulement a-t-il reçu les soins médicaux dont il avait besoin, mais il a aussi pu bénéficier d’aide psychiatrique afin de l’aider à redevenir une personne à part entière, raconte Carlos Mendez.

Progrès et défis dans la lutte au VIH

Au fil des ans, la situation des personnes s’est améliorée dans l’état du Yucatán. En 2009, les personnes infectées ont obtenu le droit de se marier. Les antirétroviraux sont désormais à la portée de tous les malades, grâce aux mesures mises en place par le gouvernement fédéral. Une partie des soins destinés aux personnes séropositives relève toutefois de l’autorité des États. Or, en 2015, le ministre de la Santé du Yucatán a annoncé son intention de cesser de fournir des médicaments aux sidéens étant aux prises avec des maladies connexes — les sarcomes de Kaposi, par exemple.

Selon Carlos Mendez, l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) complique aussi le travail en matière de lutte au VIH. L’État du Yucatán doit en effet acheter à fort prix des médicaments d’origine, plutôt que des génériques. De plus, en raison de la corruption endémique, il n’est pas rare que des fonctionnaires haut placés au ministère de la Santé reçoivent des pots-de-vin et ristournes de la part des compagnies pharmaceutiques.

En 2015, 450 nouveaux cas de VIH ont été répertoriés dans l’État du Yucatán. C’est 180 cas de plus qu’en 2012. Selon Carlos Mendez, ces statistiques sont incomplètes, car un grand nombre de cas ne sont pas répertoriés. La forte prévalence du VIH au Yucatán s’explique selon lui par certaines pratiques sexuelles masculines propres à la culture maya, mais aussi par le fait que le gouvernement n’a jamais déployé la moindre campagne de prévention ou d’éducation populaire. Les écoles du Yucatán ne prodiguent aucune éducation sexuelle à leurs élèves.

«On ne peut se contenter de distribuer des condoms», affirme Carlos Mendez. «Il faut aussi éduquer les jeunes en matière de sexualité, leur indiquer quelles pratiques sont responsables et leur montrer ce qu’ils peuvent faire pour demeurer en santé et prévenir la propagation du VIH.»

L’Oasis fait également face à un souci de taille: celui du financement. Il doit constamment trouver des fonds afin de loger, d’héberger et, parfois, de fournir des médicaments à ses 24 pensionnaires. Son budget annuel est de 44 000$. Or, pour 2016, l’Oasis n’a pas encore atteint cet objectif.

«Dieu nous aide toujours à trouver ce dont nous avons besoin. Je garde la foi depuis le tout début», dit Carlos Mendez.

Mary Durran, Catholic News Service
Trad. et adapt. Présence/Frédéric Barriault

 

du même auteur

Le mariage du prince Harry et de Meghan Markle a été célébré le 19 mai 2018 à la chapelle Saint-Georges du château de Windsor, en Angleterre.
2018-05-22 10:12 || Monde Monde

Photo du jour - 22 mai 2018

Des Palestiniens portent le corps de la petite Laila al-Ghandour, qui était âgée de 8 mois. La petite est décédée après avoir respiré du gaz lacrymogène à la frontière entre Israël et Gaza le 15 mai.
2018-05-17 09:26 || Monde Monde

Photo du jour - 17 mai 2018

Un officier israélien se tient à proximité de la frontière syrienne près du mont Bental, le 10 mai 2018.
2018-05-14 19:21 || Monde Monde

Photo du jour - 14 mai 2018

articles récents

Sœur Angèle et Denis Coderre étaient présents au lancement de Nourrir un enfant le 30 septembre 2017.
2017-10-09 20:52 || Québec Québec

Sœur Angèle et L’Œuvre Léger s'allient pour Nourrir un enfant

À Montréal, des oriflammes rendent hommage à des pionnières de la santé.
2017-09-05 16:26 || Québec Québec

Un syndicat rend hommage à des religieuses pionnières de la santé

Une image de l'hommage vidéo préparé par l'OIIQ pour les religieuses.
2017-05-23 09:48 || Québec Québec

L’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec rend hommage aux communautés religieuses