Le père Jacques Mourad, ancien prisonnier de Daech, interpelle le Canada

«Ce n’est pas suffisant d’ouvrir la porte pour accueillir les réfugiés»

Sur cette photo du 11 novembre 2015 à Beyrouth (Liban), cela faisait à peine un mois que le père Jacques Mourad avait réussi à s'échapper de Daech.
Sur cette photo du 11 novembre 2015 à Beyrouth (Liban), cela faisait à peine un mois que le père Jacques Mourad avait réussi à s'échapper de Daech.   (CNS photo/Doreen Abi Raad)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2016-10-25 19:49 || Canada Canada

Le Canada peut et doit en faire plus face à la guerre en Syrie. C’est du moins l’avis du père Jacques Mourad, un prêtre syrien emprisonné par le groupe armé État islamique pendant près de cinq mois.

Le père Mourad – dont l’évasion avait retenu l’attention des médias du monde entier il y a un an – avait un message particulier à adresser aux Canadiens au terme d’un séjour de quatre jours qu’il vient d’effectuer à Ottawa et Montréal. Depuis sa libération, le père Mourad a fui son pays, craignant pour sa vie. Lui qui n’avait jamais voyagé parcourt à présent plusieurs pays pour sensibiliser les gens à la guerre complexe qui sévit chez lui et qui décime les civils. Au cours des derniers jours, il a visité le Canada pour la première fois, rendant visite à des amis immigrés.

«Avant cette histoire de captivité, j’étais dans mon monastère, plongé dans mon travail et ma mission. J’ai tout perdu: mon monastère, ma paroisse, je ne veux pas vivre dans mon pays qui est toujours en guerre», indique-t-il.

Le monastère de Mar Elian a été construit au Ve siècle. Après un abandon au XVIIIe siècle, il se trouvait au cœur d’un renouveau spirituel depuis les années 80 sous l’impulsion du jésuite italien Paolo Dall’Oglio, enlevé par Daech en 2013 et manquant toujours à l’appel. Au moment de son enlèvement, le père Jacques Mourad en était le supérieur. Le 21 août 2015, l’État islamique a rasé le monastère, ainsi que le cimetière qui se trouvait à côté.

«Le Canada est invité à jouer un rôle pour arrêter la guerre en Syrie, car ce n’est pas suffisant d’ouvrir la porte pour accueillir les réfugiés. C’est bien, je remercie le peuple canadien qui accueille les réfugiés syriens. Mais nous ne voulons pas quitter notre pays. On a de quoi vivre dans notre pays», insiste le prêtre syro-catholique.

«Le Canada est un pays important dans le monde aujourd’hui. Il a une force diplomatique qui peut être efficace dans le rapport avec l’Amérique, l’Europe et je crois aussi avec la Russie. Pour cela, je pense que si le peuple et le gouvernement canadiens sont sérieux dans leur désir d’arrêter la violence et les guerres, ils peuvent faire quelque chose. Ils peuvent sauver les peuples», croit-il.

Le père Mourad est convaincu que le gouvernement canadien doit agir. «Ce n’est pas possible que les pays [occidentaux] regardent ce mal et ne fassent rien. Recevoir des réfugiés c’est bien, mais ce n’est pas la solution. La solution, c'est arrêter la guerre.»

Rude captivité

Le mal, le père Mourad l’a côtoyé pendant quatre mois et vingt jours. Il fut capturé par Daech le 21 mai 2015 à Al-Qaryataïne. La veille, le groupe armé s’était emparé de l’antique ville voisine de Palmyre.

Le prêtre a été torturé et a vécu un simulacre d’exécution. Plusieurs fois, il a cru qu’on le décapiterait. Pour manger, on ne lui donnait que du riz, deux fois par jour.

Après les quatre premiers jours de captivité enfermé dans une voiture, il fut placé dans une pièce exiguë. Les débuts de cette période furent particulièrement difficiles pour lui.

«Quelqu’un qui vivait toute sa vie libre, responsable, etc., se trouve dans une situation où il est si mal, comme prisonnier, enfermé dans cette petite chambre, qui reçoit tous les jours des mauvais traitements de la part des personnes qu’il ne connait pas… Je ressentais de la honte, de la peur et de la nervosité», confie-t-il.

Puis, le huitième jour, une rencontre étrange, une «expérience un peu unique», vint bouleverser sa manière de concevoir son emprisonnement. Un homme masqué, vêtu en noir, vint lui rendre visite. Le père Mourad croyait qu’on venait le chercher pour l’exécuter. Mais cet homme le salua et vint discuter longuement avec lui, lui posant plusieurs questions. Quand le prêtre lui demanda pourquoi on le retenait prisonnier, l’homme masqué lui a dit d’y voir «une retraite spirituelle». Ce qu'a fait le père Mourad, redécouvrant au fil des jours son propre bagage spirituel.

«J'ai senti qu’il y avait vraiment la présence de Dieu dans cette rencontre. Normalement, les djihadistes sont très agressifs. Cette personne, c’était exceptionnel. C’est comme si Dieu parlait à travers elle. Au moment où il m’a dit de considérer cette captivité comme période de retraite, je crois que c’est vraiment le bon Dieu qui m’a parlé à travers lui», explique le père Mourad.

Un défi lancé au monde musulman

Malgré les mauvais traitements, le prêtre est loin de porter un regard de haine sur ses ravisseurs. «Ces gens essayent de vivre l’islam selon le Coran, la loi islamique, mais avec un esprit extrémiste, rigide. Ils utilisent l’islam et leur position politique comme une réaction contre les dictatures des régimes arabes», dit-il.

«J’invite le monde musulman à chercher à réaliser une sorte d’harmonie entre la loi islamique et les droits de l’homme, poursuit-il. C’est seulement à travers ce cheminement que le monde musulman peut s’adapter et trouver sa place au milieu du monde d’aujourd’hui. Et réaliser une vraie démocratie dans les pays musulmans, une démocratie qui s’adapte et qui est valable pour la culture et religion musulmanes.»

Le père Mourad reste avare de détails au sujet de son évasion. Il précise toutefois que c’est grâce à un ami musulman qu’il a pu fuir à moto. Contrairement à ce que d’autres médias ont rapporté, il affirme ne s’être jamais déguisé en islamiste pour parvenir à s’évader.

Entre des voyages pour raconter son expérience et dire ses espoirs de paix pour la Syrie, il travaille désormais avec les réfugiés dans le nord de l’Irak.

«C’est un rôle humain, religieux, pour consoler et être engagé avec les gens qui souffrent. C’est le rôle que je pratique, devant le mal qui se passe dans nos pays. On fait ça avec l’espoir et l’espérance qu’un jour le monde doit être converti et que la guerre cessera.»

Le père Mourad n’a pas encore de plan pour une seconde visite au Canada. Il se dit toutefois prêt à revenir, et assure vouloir rencontrer davantage de dirigeants politiques et religieux pour les sensibiliser à la guerre en Syrie.

 

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