Réactions à son décès

«Il y a un souffle prophétique dans l’écriture de Jacques Grand'Maison»

Jacques Grand'Maison.
Jacques Grand'Maison.   (Courtoisie Diocèse de Saint-Jérôme)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2016-11-08 20:42 || Québec Québec

Difficile de ne pas reconnaître dans l’héritage de Jacques Grand’Maison une dualité. Celle de sa formation, d’abord, qui faisait de lui à la fois un sociologue et un théologien. Celle aussi de son caractère alliant espérance et critique, non pas dans une confrontation, mais plutôt dans un même élan. Voilà ce que soulignent plusieurs intellectuels qui l’ont côtoyé.

En effet, depuis son décès le 6 novembre, nombreux sont ceux qui relèvent cette capacité qu’avait le chanoine Grand’Maison à ne pas s’abandonner à l’amertume malgré ses critiques parfois dures à l’endroit de la société québécoise.

«J’ai d’abord le souvenir d’un prêtre joyeux. Il était extrêmement fraternel avec ses confrères», indique l’évêque de Saint-Jérôme, Mgr Pierre Morissette. Il évoque un «conteur né» qui aimait raconter des blagues et qui prenait le temps d’échanger avec tout le monde.

«Mais je crois qu’il pouvait aussi souffrir d’avoir l’impression que le Québec était en train de se détacher de ses racines», poursuit-il, rappelant qu’il a également pu avoir des colères vis-à-vis l’Église. «Comme certains enfants qui aiment leur mère, mais qui n’en voient pas moins ses défauts», illustre l’évêque.

C’est lui qui prononcera l’homélie lors des funérailles de Jacques Grand’Maison, le 19 novembre, à la cathédrale de Saint-Jérôme.

Une posture pour la postérité

Depuis son bureau à l’Université d’Ottawa, le sociologue E.-Martin Meunier voit partir un homme qu’il a d’abord connu à travers les livres. Avant de le rencontrer dans le cadre d’une émission de radio en 2000, il imaginait un intellectuel presque inaccessible. Il se trompait.

«J’ai été sous le charme du personnage. Il ne correspondait pas à la personne que je croyais qu’il était: c’était un homme chaleureux, sympathique, tourné vers l’événement et la réalisation de projets sociaux», confie-t-il.

Le professeur Meunier prépare une biographie intellectuelle de Jacques Grand’Maison depuis quelques années déjà. Pour mieux le connaître, il a déjà loué un chalet à proximité de la résidence de Jacques Grand’Maison, près de Saint-Hippolyte, pendant un mois. Les deux hommes ont ainsi pu avoir de longs entretiens.

Il ne s’est pas reconnu dans les critiques du sociologue Gérard Bouchard qui, l’an dernier, avait publiquement suggéré qu’une partie de l’œuvre de Jacques Grand’Maison laisse trop entendre que «c’était mieux avant» et que cela diminue le Québec.

«Jacques Grand’Maison était à la fois très dur, mais aussi très espérant par rapport à ce que nous allons devenir [comme société]», croit le professeur Meunier.

Selon lui, pour jauger l’héritage du professeur émérite de la Faculté de théologie de l’Université de Montréal, il faut distinguer entre sa posture et son œuvre. Son œuvre, conçue comme un «retour réflexif» sur ses projets, était marquée par l’actualité. «Il était en phase avec les projets sur lesquels il travaillait. Donc son œuvre perd de son actualité», convient le professeur Meunier, qui note qu'elle était nécessairement inscrite dans un moment circonscrit.

Mais sa posture, elle, continue de se répercuter au Québec par des élans de solidarité et le souci d’une justice sociale, croit-il.

«Il a toujours tenté de lier le meilleur de la tradition avec le meilleur de la modernité. Ça reste une constance réaffirmée livre après livre, dit-il. Sa posture est donc de dire que ce qui existe aujourd’hui est ancré dans un passé. On peut actualiser ça avec un peu de travail, mais on doit être fidèle. Cela peut impliquer de la colère, de l’indignation. Il s’indignait avant que le terme soit popularisé. Mais son indignation était modérée et reprise dans une solidarité qui était encore plus grande», explique E.-Martin Meunier. «Ça, ça va rester, et ça va être célébré.»

«Il y a un souffle prophétique dans l’écriture de Jacques»

À Montréal, la professeure Solange Lefebvre de la Faculté de théologie et de sciences des religions a pu travailler avec Jacques Grand’Maison dans la première moitié des années 1990, à l’époque de sa vaste recherche-action dans les Basses-Laurentides. Son travail sur les générations, d’abord destiné à l’Église, est devenu un phénomène médiatique et social, se rappelle la titulaire de la Chaire en gestion de la diversité culturelle et religieuse de l’Université de Montréal.

«Il sentait poindre les questions avant beaucoup d’autres. Au début des années 90, pratiquement personne au Canada ne travaillait sur les rapports entre les générations. Depuis, parler de ces rapports est devenu un lieu commun», dit-elle.

Son collègue, le professeur Jean-Marc Charron, administrateur exerçant les fonctions de doyen à la Faculté de théologie et de sciences des religions, est d’avis que l’impact de Jacques Grand’Maison au Québec va bien au-delà des milieux théologiques et religieux.

«Il abordait les questions chaudes, comme l’éducation et les changements politiques. Il y a un souffle prophétique dans l’écriture de Jacques», dit-il.

Le professeur Charron n’était pas encore en mesure de dire si la Faculté rendra hommage d’une manière particulière à son professeur émérite. Il a toutefois confié qu’elle travaille présentement à la création d’une chaire d’étude et de recherche qui portera le nom de Jacques Grand’Maison et qui traitera du «rapport entre christianisme et société». Aucune date n’est encore avancée pour le lancement de la chaire, qui nécessite une capitalisation de 1,5 million $.

 

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