Alain Roy, prêtre, auteur et conférencier

«Le grand enjeu de cette crise, c’est la présence physique»

Alain Roy, curé de la paroisse Saint-Joachim, à Pointe-Claire, constate que la société expérimente présentement le manque de présence physique. Une réalité aux implications sociales et spirituelles.
Alain Roy, curé de la paroisse Saint-Joachim, à Pointe-Claire, constate que la société expérimente présentement le manque de présence physique. Une réalité aux implications sociales et spirituelles.   (Présence/Sabrina Di Matteo)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2020-04-09 17:33 || Québec Québec

Confinement est loin de rimer avec ralentissement pour Alain Roy. Le curé de la paroisse Saint-Joachim, à Pointe-Claire, poursuit son travail à temps plein. Il se rend disponible pour discuter – à distance – avec les gens qui viennent sonner au presbytère, passe des coups de téléphone réguliers à un large réseau et poursuit son travail d’écriture.

Auteur et conférencier réputé, il trouve dans la crise de la COVID-19 une source insoupçonnée d’inspiration pour réfléchir sur la société et sur l’Église. Il constate que la société expérimente présentement le manque de présence physique. Une réalité aux profondes implications sociales et spirituelles.

«Nous vivons un grand jeûne de la fraternité», illustre-t-il, faisant référence à ce qu’il appelle les quatre P de la présence: la Parole, le peuple rassemblé, le pain eucharistique et le prêtre.

«Cela survient alors que nous arrivons justement à la fête de la présence, Pâques, observe-t-il. Mais un jour on va se retrouver.»

Quant au contexte dans lequel se feront les retrouvailles, il n’ose jouer au devin. Mais se permet tout de même des observations pragmatiques.

Sirop d’érable

«L’opération sirop d’érable va s’accélérer», lance-t-il comme métaphore. «L’Église est comme un 40 gallons d’eau d’érable dans la bouilloire, qui est réduit à 1 gallon de sirop. C’est une réduction que plusieurs ne voulaient pas voir avant la crise. Mais on n’aura pas le choix: des paroisses ne rouvriront pas», dit-il.

Sans embrasser une vision collapsologique de ce qui attend la société, il croit que les chrétiens doivent s’attendre à «vivre une Église de catacombes pour un bout de temps».

«Ça joue dans l’anxiété. Des paroisses vont tomber, mais pas toutes. Des industries aussi, mais pas toutes. Nous sommes chatouillés par l’imprévu. Nous étions habitués à tout prévoir et nous avions réponse à tout. Là, nous ne savons pas comment ça va se passer. Nous faisons face à beaucoup d’imprévus et cela nous achale. C’est bon pour l’humain de se sentir dépassé. Ça laisse une place pour Dieu…»

Peut-on pour autant affirmer que la crise actuelle est une bonne chose? Il ne le sait pas. Ce qu’il sait, c’est que l’Église devra réorganiser ses réseaux.

«Comme les framboisiers qui se révèlent après la dévastation d’une forêt. On va voir de très belles choses. On va retrouver de nos racines. Mais on ne sera pas nombreux», croit-il.

L’expérience de l’éloignement social n’est pas sans rappeler plusieurs lettres du Nouveau Testament, écrites pour s’adresser à des communautés chrétiennes dont les auteurs – à commencer par saint Paul – étaient momentanément éloignés. En 2020, de nombreux moyens technologiques ont remplacé les antiques routes postales de l’Empire romain.

Alain Roy a fait le choix de ne pas diffuser de messes. «Ça ne me tente pas», confie-t-il.

Il estime plutôt que l’occasion est propice à un ministère de la Parole.

«Les gens ont besoin d’une parole. J’ai mis en place une lettre quotidienne, qui semble fort appréciée, et notre liste d’envoi électronique grandit, dit-il. Nos agentes de pastorale et nos catéchètes fournissent de la matière. Cela nous montre que nous aurions dû être mieux équipées que ça avant. Il faudra recréer notre site Web. C’est nécessaire. Là j’ai appris à maîtriser Zoom, Skype et FaceTime. On va continuer d’utiliser ça par la suite! Ça va nous forcer à rattraper un retard dans les communications.»

Présence physique

L’abbé Roy constate par ailleurs que la société expérimente présentement le manque de présence physique. Cela peut être aussi simple qu’être en présence d’une personne pour lui parler, plutôt que par téléphone ou écran interposé.

Cela exacerbe également une «double crise du toucher», explique-t-il.

Les prises de conscience des dernières années, dans l’Église et dans la société, du scandale des abus physiques et sexuels envers des enfants, des femmes et des personnes fragilisées remettaient déjà en question notre rapport au toucher. Or le coronavirus vient en rajouter une couche.

Pour un prêtre, cela se manifeste notamment dans la difficulté à offrir des sacrements. Impossible, note-t-il, de vivre les sacrements de la réconciliation ou des malades à distance. «Il faut que le corps soit là, que la présence soit entière. Je peux réconforter, mais pas offrir ces sacrements», dit-il.

Idem pour les mariages, les confirmations, les baptêmes ou l’eucharistie.

«Le grand enjeu de cette crise, c’est la présence physique.»

Pour Alain Roy, cela évoque l’épisode avec l’apôtre Thomas, qui refusait de croire en la résurrection tant qu’il n’aurait pas vu Jésus de ses propres yeux. Lorsqu’il finit par le voir, ce dernier l’invite même à constater ses meurtrissures. «Jésus lui dit : touche-moi. Mets tes doigts dans mes plaies. L’évangéliste Luc, qui était médecin, dit ainsi l’importance de la présence.»

L’art de vivre

C’est l’un des signes que la crise pourra permettre de redécouvrir «des pages extraordinaires de la Bible». Un travail qui ne peut être le fruit d’une savante anticipation.

«Notre défi sera de faire appel à l’art de vivre. L’A.R.T.: accueillir, réagir – et non subir – avec tendresse», avance-t-il.

Un exercice qui passera par un processus d’épuration à la fois personnel et global. «Il va falloir être ouverts à ce qui va arriver.»

Épurer, poursuit le prêtre, commence par l’expérience d’entrer en soi-même et de redéfinir ses priorités, identifier ce qui est essentiel dans la vie.

«Le mot-clé sera autre. S’ouvrir à l’autre. Travailler autrement. Devenir autres nous-mêmes, anticipe-t-il. Ces prises de conscience, qu’on ne peut mesurer actuellement, vont porter des fruits. Nos communautés chrétiennes vont en prendre conscience. On aurait voulu le faire qu’on n’en aurait pas été capables! L’Esprit va profiter de cette mort et faire advenir de la vie.»

Il s’arrête un instant et évoque le souvenir d’un jeu de jeunesse: un petit casse-tête plat, sous forme de tuiles carrées qu’il faut déplacer une à une.

«On doit reconstituer l’image en bougeant les pièces. Mais l’opération est rendue possible par l’absence d’une tuile, ce qui laisse de l’espace pour déplacer les autres», évoque le curé.

Cette opération d’allégement pourra déboucher sur de la joie, tout en acceptant de vivre ce «manque».

«Le manque est nécessaire pour que Dieu ait une place et qu’il y ait du jeu dans notre vie, que l’on s’accorde cet espace vide.»

***

 

 

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