Cinq questions pour l'imam Hassan Guillet

«On ne veut pas que nos lieux de culte soient des centres de propagation du virus»

«On ne veut pas que nos lieux de culte soient des centres de propagation du virus. Parce que, pour nous, la vie humaine est sacrée», affirme Hassan Guillet.
«On ne veut pas que nos lieux de culte soient des centres de propagation du virus. Parce que, pour nous, la vie humaine est sacrée», affirme Hassan Guillet.   (Archives Présence/F. Gloutnay)
François Gloutnay | Journaliste
Journaliste
2020-05-28 15:20 || Québec Québec

«De toute ma vie, je n'ai jamais vécu un tel ramadan.» L'imam Hassan Guillet explique comment la communauté musulmane a vécu ces mois de crise sanitaire et comment il envisage le déconfinement. N'étant plus rattaché à une mosquée, celui qui se définit aujourd'hui comme un imam at large fait partie du comité des leaders religieux qui rédigent le protocole de déconfinement des lieux de culte qui sera soumis aux autorités de la Santé publique.

Présence: Les musulmans du Québec ont vécu un ramadan et une fin de ramadan (l'Aïd el-Fitr, samedi dernier) bien différents cette année. Le fait que les portes des mosquées soient fermées depuis plus de deux mois à cause de la COVID-19 ajoute-t-il à leur tristesse?

Dans mon esprit, quand on parle des mosquées, il faut distinguer deux aspects, le spirituel et le social.

Du côté religieux, il faut reconnaître que l'Islam est une religion très pragmatique. On ne doit pas déposer sur les épaules d'un être humain des responsabilités qu'il n'est pas capable d'accomplir.

Je m'explique.

Oui, il y a des obligations dans l'Islam. Toutefois, si une obligation ne peut s'accomplir à cause d'un élément de force majeure - c'est bien ce qui nous préoccupe actuellement -, elle tombe ou elle sera altérée afin d'accommoder la situation.

C'est vrai que les portes des mosquées sont fermées. Mais la porte de notre Seigneur est toujours ouverte. Notre Seigneur - Allah, en arabe - est omniprésent. Il est partout, à la mosquée comme à l'église, à la maison, dans le parc, partout.

De plus, en islam, il n'y a a pas de clergé et un imam n'est pas une autorité. C'est un homme de connaissances, un guide spirituel.  On n'a donc pas besoin d'un imam pour faire sa prière.

La prière à la maison est donc aussi valable que la prière à la mosquée. D'un strict point de vue religieux, les conséquences de la pandémie ne sont pas aussi dramatiques que beaucoup de gens pensent.

Mais les mosquées sont pourtant des lieux de rassemblement essentiels à l'islam?

Justement. C'est pourquoi je distingue le religieux du social. La mosquée n'est pas qu'un lieu de culte. C'est aussi une école. Et un club social où on rencontre des frères, des soeurs, des camarades. Il y a toute une vie sociale qui pivote autour de la mosquée.

Durant le mois du ramadan, les contacts sont nombreux, tant à la mosquée que dans les familles musulmanes. Depuis mon plus jeune âge, j'ai toujours connu ce dilemme les soirs de ramadan. Qui invite-t-on? Ou quelle invitation doit-on accepter? Parce que durant le ramadan, les invitations pleuvent. Il n'y a pas de famille musulmane qui prend le souper en solitaire. Elle reçoit ou elle est reçue.

Mais cette année, tout aura été différent. On ne pouvait même pas voir nos parents. J'ai conseillé aux gens de partager le repas du soir en ligne avec leurs voisins et amis.

Quelles leçons doit-on tirer de cette pandémie?

Un virus venu de Chine, qui a voyagé plus que Marco Polo et qui a davantage effrayé l'humanité que Gengis Khan, nous a montré à quel point notre civilisation est fragile. Mais aussi à quel point nos destins sont liés.

Ce virus se moque de nos différences de religions ou d'origines. Tous, il nous menace, sans distinction. À nous alors de cesser d'identifier nos différences et de mettre l'accent sur ce qui nous unit. Il nous oblige à démolir les murs qui nous séparent et nous force à nous unir devant un danger commun.

Plusieurs réclament la réouverture des lieux de culte. Comme leader religieux, vous ne semblez pas si pressé d'ouvrir de nouveau les portes des mosquées.

On ne veut pas que nos lieux de culte soient des centres de propagation du virus. Parce que, pour nous, la vie humaine est sacrée.

Celui qui ne respecte pas les consignes risque de mettre sa vie ou celle des autres en danger. Il risque de commettre un suicide ou un meurtre ou même les deux. En islam, le suicide et le meurtre sont interdits, et c'est le cas dans toutes les religions.

Je dis: Donnons à César ce qui est à César. On doit respecter l'autorité et l'expertise de la Santé publique.

Toutefois, si les autorités de santé publique ouvrent les bars, les cafés et les restaurants, on devra aussi ouvrir les mosquées. C'est logique. Si c'est sécuritaire de fréquenter un bar, c'est sécuritaire d'aller à l'église ou à la mosquée. Mais si le danger est tel que la mosquée doit être fermée, les cafés devront l'être aussi.

Ce que les leaders religieux disent au gouvernement c'est: On vous fait confiance. On croit que vous allez agir en bon père de famille. Et un bon père de famille ne fait aucune discrimination entre ses enfants.

Quand les portes des mosquées ouvriront, quelles mesures de prévention devront être observées?

Si une personne a été hospitalisée durant deux mois, elle ne reprend pas tout de suite ses activités. Elle est en convalescence un moment. Notre société, malade depuis plus de deux mois, doit aussi vivre une transition.

Ce sera aussi le cas pour les mosquées. C'est évident qu'on ne pourra plus prier collés, un à côté de l'autre. C'est le prix à payer. Pas pour faire plaisir au gouvernement. Mais pour protéger la vie qui, je le répète, est sacrée.

Si une personne s'apprête à prier et qu'au même moment elle voit une personne en danger, elle doit interrompre sa prière et porter secours. Si elle refuse, sa prière n'est pas valide. Alors si les autorités disent qu'il faut garder nos distances, on va garder nos distances.

On examine actuellement différents scénarios. Il est possible qu'on doive limiter les présences à la mosquée. Faudra-t-il s'inscrire à l'avance? Refuser des gens à l'entrée?

La population la plus fragile, je pense aux personnes âgées et à celles qui ont des maladies chroniques, sera invitée à prier à la maison, ce qui est aussi valable qu'à la mosquée. Cette prière est même préférable car, à la mosquée, vous risquez de mettre votre vie ou celle des autres en danger.

Je suis prêt à prendre mon bâton de pèlerin, à aller visiter les mosquées et à rencontrer les imams. Chaque mosquée va préparer un protocole afin de protéger la vie et ne surtout pas donner des arguments à ceux qui voudraient que les lieux de culte demeurent fermés.

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