Églises et groupes religieux

Comment définir l’abus spirituel?

Alors que les abus physiques et sexuels au sein de l’Église sont aujourd’hui des réalités admises et mieux comprises, l’abus spirituel demeure pour plusieurs une notion aux contours flous et mal définis.
Alors que les abus physiques et sexuels au sein de l’Église sont aujourd’hui des réalités admises et mieux comprises, l’abus spirituel demeure pour plusieurs une notion aux contours flous et mal définis.   (Pixabay)
Yves Casgrain | Journaliste
Journaliste
2021-03-05 17:18 || Monde Monde

Alors que les abus physiques et sexuels au sein de l’Église sont aujourd’hui des réalités admises et mieux comprises, l’abus spirituel demeure pour plusieurs une notion aux contours flous et mal définis. C’est pourtant cette notion qui se retrouve au cœur de la demande de recours collectif contre la Famille Marie-Jeunesse, à Sherbrooke. Présence s’est penché sur ce phénomène qui fait l’objet d’une attention de plus en plus soutenue de la part d’experts.

«Je n’ai pas été violée. J’ai pourtant été victime d’un crime que ni le droit pénal ni le droit de l’Église ne reconnaissent: l’abus spirituel. Une variante religieuse de l’emprise affective et psychologique. Un détournement de ce que l’humain a de plus intime: son rapport à la transcendance», écrit Marie-Laure Janssens, dans son livre Le silence de la Vierge qui revient sur ses années passées au sein d’une des branches féminines de la communauté Saint-Jean fondée par le père Marie-Dominique Philippe en 1975.

Dans une entrevue accordée à Présence, Marie-Laure Janssens explique sa position.

«L’abus spirituel est difficile à définir et malgré tout c’est un crime. C’est quelqu’un qui vient détruire une personne. Il y a quelque chose de l’ordre d’une violation, d’un viol intime de son intimité avec Dieu. Pourtant, il y a un manque de définition. Même dans le droit canonique on ne définit pas l’abus spirituel. On a de la difficulté à cerner ce dont il s’agit. L’enjeu c’est de montrer la gravité de cet abus, même si nous sommes un peu démunis en ce qui concerne les mots et les définitions.»

Afin d’illustrer au plus juste l’abus spirituel, Marie-Laure Janssens conseille de se «rapprocher de certaines notions que l’on connaît comme le harcèlement dans le milieu scolaire et le milieu du travail. Les gens ont un peu plus conscience de ce dont il s’agit. Nous sommes dans quelque chose d’assez subtil. C’est une accumulation de gouttes d’eau. Ce sont des petites choses qui s’accumulent qui viennent humilier la personne, la diriger, la déposséder petit à petit d’elle-même.»

Une forme d’emprise

Néanmoins, l’ancienne sœur tente une définition. «Cet abus s’exerce dans un contexte qui est spirituel par une autorité qui œuvre dans le domaine religieux ou spirituel. On va instrumentaliser la volonté de Dieu. On va instrumentaliser le désir spirituel de la personne. On va manipuler des notions religieuses, des textes religieux, des textes bibliques pour assujettir la personne. C’est une forme d’emprise, de sujétion de la personne dans un contexte religieux.»

Pour Xavier Léger, ancien membre de la congrégation des Légionnaires du Christ, «ce qui est le plus important à avoir en tête lorsque nous parlons d’abus spirituel, c’est l’utilisation de l’argument théologique comme un moyen pour faire pression sur la conscience. Dès que l’on utilise Dieu pour obliger une conscience à faire ce que l’on a envie, on est en train de commettre l’abus spirituel. C’est aussi simple que cela!», lance-t-il dans une entrevue à Présence.

Xavier Léger souligne également que «pour qu’il y ait un abus spirituel, il faut la présence de tout un faisceau d’éléments qui entrent en résonnance et qui font que vous perdez toute votre liberté intérieure». Ces éléments selon lui sont le mensonge, un discours culpabilisant, une séparation de la famille et de la société, un contrôle de l’information, une vénération quasi absolue du fondateur ou du responsable de la communauté.

L’ancien membre des Légionnaires du Christ associe également l’abus spirituel à de la manipulation psychologique. «J’aime dire que l’abus spirituel est à la manipulation ce que la tornade est au vent. Bien sûr qu’en dernière instance, l’abus spirituel c’est de la manipulation, mais c’est de la manipulation intense. »

Pour Blandine de Dinechin, co-auteure avec Xavier Léger du livre Abus spirituels et dérives sectaires dans l’Église. Comment s’en prémunir, «il s’agit d’un viol de l’âme. Ce n’est pas la même chose que la manipulation dans la vie courante, dans la vie d’une entreprise. C’est d’un autre registre. C’est finalement beaucoup plus grave parce que les personnes en sortent plus démolies par bien des côtés, car cela a touché ce qui fait leur tissu profond. L’abus spirituel a à voir avec l’abus de pouvoir», explique-t-elle.

Un autre élément constitutif à l’abus spirituel est la confusion entre le for interne et le for externe, selon Marie-Laure Janssens.

«En fait, il y a une confusion permanente entre le for interne et le for externe parce que tout est spiritualisé dans ces communautés. Je crois que c’est un des aspects de l’abus spirituel. Tout est jugé et regardé selon un critère spirituel. Ta façon de marcher dans les couloirs, ta façon de manger, le sourire que tu as ou non sur le visage, les courriers que tu vas envoyer à ta famille, tes lectures, tes études, etc. Tout, tout, tout est regardé sous un angle spirituel. Je dirais que pour chaque aspect de notre vie communautaire, il y a un ou des textes bibliques qui nous sont ressortis pour nous obliger à passer par un chemin que l’on veut nous forcer à prendre. Il n’y a rien qui échappe à cette spiritualisation.»

La culture du silence

Les intervenants consultés avancent également que pour que l’abus spirituel puisse se mettre en place, il faut la présence d’une culture du silence dans le mouvement et à l’extérieur de celui-ci.

«Le dénominateur commun de toutes ces affaires, c’est le secret. Cette pratique du secret ne fait du bien à personne. Ni aux victimes, ni même à l’Église», explique Xavier Léger.

Blandine de Dinechin souligne le fait que «beaucoup de catholiques ont dénoncé leur ancien mouvement et disent ne pas s’être sentis respectés par leur évêque. Ces derniers ont une responsabilité vis-à-vis de ces personnes croyantes qui cherchent à vivre leur foi dans l’Église et qui font communauté.»

C’est le cas de Marie-Laure Janssens qui s’est fait offrir de l’aide en échange de son silence.

«En tant que catholique fervente voulant vraiment être fidèle à l’Église, mon premier réflexe a été de me retourner vers les autorités de l’Église, d’autant plus que ma communauté avait été très sérieusement remise en cause par l’institution et que des évêques étaient responsables de ce dossier. Je suis en colère face au silence que l’on me demandait de garder. Là encore, en prétextant des raisons hautement spirituelles. Toujours en évoquant la miséricorde due aux personnes, toujours en évoquant l’unité de l’Église, etc. J’ai eu l’impression que l’on voulait protéger l’institution plutôt que prendre soin de victimes et ce constat je le fais encore des années après. L’Église ne protège pas les fidèles! C’est un silence criminel!»

L’ancienne sœur mentionne également le manque de cohérence au sein de l’Église au sujet des communautés déviantes. «Monseigneur [Philippe] Barbarin a compris qu’il fallait sévèrement sanctionner cette communauté, car il avait accumulé énormément de témoignages d’abus sexuels, d’abus spirituels, de tentatives de suicide, de suicides, de dépressions, de toutes sortes de mal-être au sein de cette communauté. Mais la communauté a rebondi, car un évêque d’un autre diocèse, parce qu’il a été séduit par une forme de relève qui lui était proposée, l’a réhabilitée.»

Aider les anciens membres

Marie-Laure Janssens, réside maintenant au Québec et est mère de 2 enfants. Elle conseille les anciennes sœurs et les ex-frères de la communauté Saint-Jean ainsi que des victimes d’autres mouvements d’Église.

Le tout premier conseil qu’elle donne aux anciens membres est de ne pas rester isolés. 

«Souvent, on sort de ces groupes-là en ayant l’impression que l’on a été le seul à vivre quelque chose de souffrant et que l’on est coupable. Une des forces de l’abuseur spirituel, c’est de sans cesse remettre sur nos épaules le problème. C’est toi qui as mal compris. C’est toi qui ne fais pas assez bien. Il y a une culpabilisation qui est permanente. Il faut donc essayer de briser cette solitude et cette culpabilité en se mettant en relation avec d’autres victimes pour comprendre, à travers les témoignages, que ce que j’ai vécu correspond à ce qu’énormément d’autres personnes ont vécu et que ce n’était pas de ma faute et que j’étais la victime dans cet abus», explique celle qui a créé une page Facebook pour aider les victimes.

Xavier Léger et Blandine de Dinechin sont tous deux membres de L’envers du décor, une association qui vient en aide aux anciens membres de communautés déviantes au sein de l’Église. Ils conseillent aux proches des victimes «d’êtres patients et de ne pas les juger. Il faut les aider à parler.» Pour ce faire, il faut les diriger vers des psychologues et des experts, croient-ils.

D’autant plus que l’abus spirituel peut avoir des effets corrosifs sur la foi.

«Ma relation avec Dieu n’avait pas été détruite, mais elle avait été abîmée. Je ne savais plus à un moment donné si Dieu était un dieu de vie ou de mort. Je ne savais plus si Dieu était un dieu qui me voulait du bien et qui m’aimait ou si c’était un dieu qui voulait m’écraser», partage Marie-Laure Janssens, qui se définit maintenant comme une chrétienne évangélique.

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