Qaa, frappé par des attentats

Chronique d'un village libanais endeuillé

Farha Nasrallah, la veuve de l'ambulancier Boulos Al-Ahmar, tient leur fille de 3 ans devant l'église melkite Saint-Élie de Qaa, le 10 juillet.
Farha Nasrallah, la veuve de l'ambulancier Boulos Al-Ahmar, tient leur fille de 3 ans devant l'église melkite Saint-Élie de Qaa, le 10 juillet.   (CNS Photo/Brooke Anderson)
2016-07-29 17:02 || Monde Monde

Arrivé en trombe sur le site d’une explosion, Boulos al-Ahmar a réussi à mettre son ambulance en lieu sûr. Jusqu’à ce qu’une deuxième bombe n’explose non loin de là, fauchant la vie de l'ambulancier. Peu après avoir entendu des déflagrations dans le voisinage, Majed Wehbe s’est empressé de venir en aide aux victimes. Jusqu’à ce que la deuxième explosion ne le tue lui aussi.

Le village chrétien dont ils sont tous deux issus – et où les deux hommes sont considérés comme des héros – entend d’ailleurs honorer leur mémoire et saluer leur bravoure afin de ne pas céder à la peur qu’entendent instiller les responsables de ces attentats.

Situé à la frontière de la Syrie, le village libanais de Qaa pleure la mort de cinq de ses habitants, fauchés par une série d’explosions, à la fin du mois dernier. Deux semaines après ces sinistres incidents, les villageois refusent de courber l’échine, préférant plutôt faire preuve de détermination et de résilience.

Le maire mise sur l’éducation

«Nous continuerons de célébrer notre culture et de nous réunir sur les places publiques du village, et ce, jusque tard dans la nuit», affirme Bashir Mattar, le maire de la municipalité de Qaa. Les 15 000 habitants de ce village sont majoritairement chrétiens, des catholiques melkites et maronites pour la plupart, auxquels de greffent des chrétiens orthodoxes. Leur village jouxte aussi un camp de réfugiés syriens, situé à quelques kilomètres de là et où s’entassent 30 000 personnes ayant fui le conflit qui sévit dans leur pays.

La municipalité de Qaa est relativement pauvre. Plusieurs habitants du village servent dans les forces armées libanaises, l’un des rares employeurs à fournir un emploi stable dans cette région frappée par le chômage.

Les villageois de Qaa habitent dans de modestes petites maisons dont les corniches sont ornées de quelques plants de vigne. Les réfugiés syriens vivent non loin de là, dans des tentes et des abris de fortune.

«Nous continuerons de venir en aide aux réfugiés syriens afin qu’ils puissent vivre dans la dignité», affirmait le maire Mattar, le 9 juillet, lors d’une assemblée publique à l’hôtel de ville de Qaa. C’était la toute première fois que le conseil municipal se réunissait depuis le double attentat suicide qui a tué les deux kamikazes et cinq habitants du village, en plus de blesser une trentaine de personnes.

Depuis, près de 200 réfugiés syriens ont été arrêtés par les autorités. Les auteurs de cet attentat n’ont pas encore été identifiés, malgré le resserrement des mesures de sécurité aux abords du camp de réfugiés.

«Il faut faire en sorte que ces réfugiés et leurs enfants aient accès à l’éducation. C’est le meilleur remède pour les sortir du cycle du désespoir, du fanatisme religieux et du terrorisme», soutient le maire.

«Qaa est l’avant-poste du Liban. S’il tombe [aux mains de l’EI], ce sera bientôt le cas pour l’ensemble du pays», affirme Georgette Farha Taom, résidente de longue date du village. À ses yeux, les récents attentats n’ont pas entamé le climat de respect mutuel entre Syriens et Libanais. «Nous nous sommes toujours bien entendus avec les Syriens. Ils sont beaucoup plus effrayés que nous ne le sommes. Ces gens-là ont dû fuir leur pays. Ils n’ont nulle part où aller», dit-elle.

Une frontière militarisée

Selon Hilal Khashan, professeur de sciences politiques à l’Université américaine de Beyrouth, l’État islamique contrôle un étroit corridor de terres entre le village de Qaa et la frontière syrienne. Il doute toutefois que l’EI n’effectue de nouvelles attaques en sol libanais, en raison de son manque d’effectifs dans la région. Et aussi de son manque de ressources pour y orchestrer des attentats à grand déploiement, semblables à ceux perpétrés par l’EI en Irak.

Le double attentat à la bombe du 27 juin a néanmoins ébranlé les chrétiens de Qaa, leur village se trouvant à une encablure des régions syriennes contrôlés par les djihadistes de l’EI.

Situé en plein cœur de la plaine de Bekaa, le village de Qaa est ceinturé par un réseau de points de contrôle érigés par l’armée libanaise dans cette région frontalière. Il faut franchir dix points de contrôle pour atteindre le village chrétien.

C’est d’ailleurs sous escorte militaire qu’a eu lieu la réunion du conseil municipal de Qaa, le 9 juillet. Des tireurs d’élite avaient été déployés sur le toit des maisons environnantes, et des véhicules blindés patrouillaient les abords de l’hôtel de ville.

Ce lourd dispositif de sécurité s’est déployé le lendemain, aux abords de l’église melkite Saint-Élie, où des catholiques et quelques musulmans se sont engouffrés pour l’office divin. Des soldats postés sur le parvis contrôlaient l’identité de toutes les personnes qui souhaitaient pénétrer dans l’église. Tout au long de la cérémonie religieuse, les militaires ont scruté à la loupe les visages des fidèles. Calme et sereine, l’homélie du prêtre invitait les paroissiens à ne pas céder à la peur. Il a remercié les forces armées libanaises pour leur travail, avant d’honorer la mémoire des victimes de ce double attentat.

La paroisse Saint-Élie accueillait ce jour-là une invitée de marque: Myriam Skaff, la présidente du Bloc populaire, un célèbre parti politique libanais. Elle était de passage à Al-Qaa, dans le cadre de sa tournée de la plaine de Bekaa.

Il n’est certes pas inhabituel de voir des politiciens visiter les villes et villages faisant face à une crise, afin de soutenir les familles endeuillées. Les habitants de Qaa se sont cependant réjouis du passage de Myriam Skaff, ne serait-ce que pour montrer au reste du pays et même à la communauté internationale qu’on peut se rendre en toute sécurité dans leur village.

Le père Elian Nasrallah, curé de Saint-Élie, a observé un sursaut de ferveur chez ses paroissiens. «C’est la première fois depuis les attentats que l’église est remplie à pleine capacité. Au lendemain des attaques, le village était tétanisé. Lentement mais sûrement, la vie reprend son cours normal», dit le prêtre.

Brooke Anderson, Catholic News Service
Trad. et adapt. F. Barriault, pour Présence

 

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