Groupes religieux inquiets

COVID-19: plus grande précarité pour les réfugiés parrainés

Une famille marche en direction du poste-frontière de Pazarkule, à la frontière entre la Turquie et la Grèce, le 3 mars 2020 dans la ville d'Edirne, en Turquie.
Une famille marche en direction du poste-frontière de Pazarkule, à la frontière entre la Turquie et la Grèce, le 3 mars 2020 dans la ville d'Edirne, en Turquie.   (Présence/Miriane Demers-Lemay)
Miriane Demers-Lemay | Journaliste
Journaliste
2020-06-09 15:30 || Monde Monde

En raison de la pandémie de COVID-19, les relocalisations de réfugiés sont mises sur pause indéfiniment. Ces nouveaux délais sont synonymes de précarité pour les réfugiés parrainés par des groupes religieux canadiens.

Une famille syrienne devait arriver au Canada au mois de mars. Son vol a été annulé lorsqu’elle est arrivée à l’aéroport. Des réfugiés ont vendu leur maison et se sont départis de leurs biens. Ils doivent maintenant demeurer indéfiniment dans un pays de transit, sans visa de travail ou de résidence. D’autres familles doivent attendre dans des camps densément peuplés, des lieux plus vulnérables à une propagation rapide du coronavirus.

Au bout du fil, la responsable du programme de parrainage de l’archidiocèse de Montréal, Alessandra Santopadre, raconte les nouveaux défis auxquels doivent faire face les réfugiés et leurs familles avec le ralentissement des procédures d’immigration.

«J’ai des familles qui se trouvent dans des camps de réfugiés; des Congolais, [des gens] de l’Érythrée. Comment gèrent-ils le virus dans ces camps?» se questionne-t-elle. «Plusieurs réfugiés ont vu leur processus arrêté, ils se retrouvent dans un pays où ils n’ont qu’un visa temporaire et ils ne savent pas quoi faire.»

Depuis le mois de mars, plusieurs ambassades et consulats canadiens ont fermé leurs bureaux, forçant l’interruption des entrevues et des examens médicaux. Si le processus de parrainage privé prend généralement entre deux et trois ans, la pandémie pourrait prolonger le processus de plusieurs mois. Et pour l’instant, impossible de quantifier ces délais selon Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC).

«Ça devient un stress majeur pour les familles de parrains et les réfugiés qui se posent des questions sur leur arrivée», continue Alessandra Santopadre, en contact constant avec les familles inquiètes. «Moi aussi, je me trouve dans l’angoisse de ne pas savoir [ce qui va arriver].»

«Les répondants, qui sont souvent des membres de famille qui coparrainent avec nous, sont souvent d’anciens réfugiés», renchérit Norbert Piché, directeur national du Service jésuite des réfugiés (SJR).

Cette année, le SJR parraine 30 familles, soit une centaine de personnes provenant majoritairement de la Syrie, de l’Afghanistan et de l’Érythrée. «Dans certains cas, ces répondants ont perdu leur emploi à cause de la pandémie et ne peuvent plus répondre à tous les besoins des réfugiés qu’ils parrainent avec nous.  Le SJR doit donc intervenir et financer les besoins de base de ces familles.»

Les demandeurs d’asile vulnérables

De leur côté, les demandeurs d’asile canadiens pourraient devoir faire face à des délais encore plus importants que les bénéficiaires du parrainage privé.

En mars, le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) ont suspendu les relocalisations de réfugiés jusqu’à nouvel ordre.

Or, la sécurité de certains réfugiés reste compromise, même s’ils se trouvent dans un pays de transit. En Ouganda et au Kenya, où l’homosexualité peut respectivement être punie de la peine de mort ou de plusieurs années d’incarcération, des réfugiés LGBT craignent pour leur sécurité. Des premiers cas de COVID-19 ont été détectés dans le camp Dadaab au Kenya, l’un des camps de réfugiés les plus peuplés au monde.

«Les processus [de demandes d’asile] sont si lents, cela nous rend mentalement malades, déprimés et inquiets», témoigne Mohamed, un jeune afghan de 26 ans réfugié à Bangkok. Considéré comme un migrant irrégulier en Thaïlande, son nom a été modifié pour protéger sa sécurité.

Comme des dizaines de milliers d’Afghans, l’ancien étudiant en design web et en journalisme a quitté son pays en 2016 en raison des talibans. Bénéficiant d’un statut de protection du HCR depuis deux ans, il est sur une liste d’attente pour entrer au Canada. En attendant de poursuivre ses études, il vivote dans des conditions précaires à Bangkok.

«La Thaïlande n’a pas de structure formelle pour protéger les réfugiés, nous sommes considérés comme des migrants illégaux», raconte-t-il. «Nous ne pouvons pas travailler ou aller à l’extérieur. Si la police nous arrête, nous serons envoyés dans des centres de détention surpeuplés. Il n’y a aucune forme de soutien de la part du gouvernement. Nous n’avons pas de droits ici en tant que réfugiés.»

S’installer au Canada en pleine pandémie

Certains réfugiés ont toutefois réussi à entrer au Canada de justesse avant la fermeture des frontières. Mais pour eux aussi, la pandémie pose des défis.

«Imaginez comme ça doit être stressant: vous venez commencer une nouvelle vie et vous vous trouvez enfermés dans un contexte inquiétant [lié à la crise]. Si vous allumez la télévision, il est probable que vous ne compreniez ni le français ni l’anglais», illustre Paul Clarke, directeur d’Action Réfugiés Montréal, dans une vidéo réalisée par Ripostes, une initiative qui documente les défis du milieu communautaire face à la pandémie.

«Il est plus difficile pour ces réfugiés de retrouver une autonomie», renchérit Norbert Piché, du SJR. «Leur francisation est retardée, ils n’ont plus accès à d’autres cours. Ils dépendent plus longtemps de leurs répondants, qui sont eux-mêmes parfois dans des situations précaires. Pour d’autres réfugiés qui avaient trouvé un emploi, ils l’ont perdu à cause de la pandémie, et ils ne remplissent pas les conditions minimums pour avoir accès aux programmes gouvernementaux d’aide durant la pandémie. Le SJR faisait aussi des visites à domicile des réfugiés. Évidemment, tout ça a aussi été suspendu. Nous les appelons à la maison, mais ce n’est pas la même chose.»

Pour compenser le ralentissement de la francisation, le SJR a mis en place des groupes de conversation en ligne pour la pratique du français. Le succès de la formule en ligne a même convaincu le SJR de poursuivre l’initiative à long terme.

«De concert avec d’autres organismes, on fait du plaidoyer en déplorant la fermeture des frontières aux demandeurs d’asile», conclut Norbert Piché. «On essaie de soutenir les familles que nous parrainons par les moyens mentionnés.»

Selon le HCR et l’OIM, plus de 10 000 personnes dans un processus de parrainage ou de demande d’asile sont affectées dans le monde par la suspension des relocalisations de réfugiés.

«Je crois que ça va être long», opine Alessandra Santopadre sur les délais causés par la crise sanitaire. «J’ai peur que tous les dossiers soient reportés à 2021. Je sais que la politique du Québec est de ne pas amasser trop de dossiers», dit-elle, en ajoutant que le nombre de dossiers soumis par l’archidiocèse a été réduit de 150 à 30 par année il y a deux ans.

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