Entrevue avec le sociologue Martin Meunier

Débat sur la laïcité: «reprenons ça autrement»

Le professeur Martin Meunier estime que le débat mérite une démarche de responsabilisation, et non de conviction idéologique ou politique.
Le professeur Martin Meunier estime que le débat mérite une démarche de responsabilisation, et non de conviction idéologique ou politique.   (Pixabay)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2019-05-07 16:15 || Québec Québec

«On est en train de l’échapper.» Le sociologue Martin Meunier suit de près l’âpreté des débats entourant le projet de loi sur la laïcité au Québec. Alors que débutent les consultations à l’Assemblée nationale, il appelle à délaisser la polarisation au profit d’un dialogue franc, quitte à déboulonner quelques mythes réconfortants au passage.

«Faisons un grand ‘wô!’ et reprenons ça autrement», suggère le professeur, titulaire de la Chaire de recherche Québec, francophonie canadienne et mutations culturelles à l’Université d’Ottawa. Il se permet pour cela de déconstruire le débat sur le projet de loi 21, qu’il qualifie de «loi d’affirmation nationale déguisée».

«Oui, la catho-laïcité, ça existe, dit-il. Et elle a un attrait particulièrement fort pour les nationalitaires, c’est-à-dire les personnes qui, sans être nécessairement nationalistes, ont une forte sensibilité à la nation.»

Une consultation convenue

Il regrette que les consultations sur le projet de loi qui débutaient le 7 mai à Québec n’aient pas cherché à inviter une large variété de groupes religieux.

«C’est comme si on voulait passer rapidement une loi pour sécuriser une identité fragilisée», dit-il, questionnant l’intérêt de convier aux consultations des gens et des groupes dont on connait déjà les positions, souvent très tranchées.

«C’est tellement convenu, que tous les gens invités, on connait déjà leur réponse. Ils ont déjà très fortement parlé dans l’espace public. Quel est l’intérêt d’entendre une personne très teintée, connotée dans l’espace public. J’aurais préféré avoir d’autres chercheurs, qui auraient pu donner un autre éclairage à la loi 21», observe-t-il.

«Ça donne l’impression de vouloir aller vite, d’expédier la chose, de vouloir contrôler l’information. Pour ne pas être surpris, ou avoir à gérer un soubresaut qui pourrait compromettre l’adoption rapide et sans discussion de la loi.»

Pas d’urgence

Il est illusoire de croire que l’adoption de la loi 21 viendrait soudainement mettre fin au débat, comme l’a laissé entendre le premier ministre François Legault. Pour le professeur Meunier, il n’y a pas d’urgence: le débat mérite une démarche de responsabilisation, et non de conviction idéologique ou politique.

«Ce qui est en jeu, c’est le pluralisme religieux et sa manière de s’articuler dans l’espace public. C’est un débat profond qui a cours dans toutes les sociétés occidentales actuellement qui ne peut se régler avec des ‘mesurettes’ discriminatoires qui touchent des aspects obtus. Le débat gagnerait à être plus large et à toucher à l’intégration des minorités, à l’insécurité des francophones d’ici et à l’insécurité des nouveaux arrivants qui font face à une société qui veut régenter le religieux», fait valoir le professeur.

Mythe fondateur de la modernité québécoise

Ce sont justement ces insécurités qui se dissimulent dans le débat sur une laïcité nourrie à l’un des mythes fondateurs du Québec moderne, celui d’une grande rupture accompagnant la Révolution tranquille, l’un des thèmes de recherche de l’expert.

«Avec ce discours de rupture associé à la Révolution tranquille, on est face à un mythe structurant de l’imaginaire sociopolitique du Québec. C’est très fort, et c’est très dur à déloger. On a beau y aller de démonstrations éloquentes, défaire un mythe, ça prend des générations et requiert temps et éducation. C’est long déloger un mythe constitutif de notre société moderne», explique le sociologue dont la recherche a plutôt nuancé cette affirmation en constatant les nombreux éléments de continuité.

Martin Meunier précise que ce mythe constitue néanmoins une force majeure dans la construction de l’identité au Québec. La modernité, soutient-il, ne surgit pas du néant dans l’histoire d’un peuple: elle s’érige souvent «contre» quelque chose. «On s’est érigé contre le cléricalisme, mais pas contre la religion, ou contre le catholicisme. C’est une nuance importante!», souligne le chercheur, tempérant ainsi l’idée d’une laïcité fondée sur le «rejet» du catholicisme.

Une insécurité qui perdure

En outre, il n’hésite pas à dire que cette modernité n’a pas chassé l’insécurité d’une société francophone entourée d’une mer d’anglophones en Amérique du Nord. Il en résulte un rapport qui fait tantôt craindre le proverbial «Anglais», tantôt l’étranger, «qui deviennent tour à tour des menaces qu’on a tendance à exagérer». Rien, par exemple, n’indique que le Québec serait en train d’être envahi par des immigrants, voire par l’islam, une mise en garde souvent entendue dans l’actuel débat.

«Toutefois, la perception du réel est réelle jusque dans ses conséquences: la perception qu’ont les Québécois et Québécoises du réel n’est peut-être pas la bonne, mais elle a des conséquences. Et on goûte à cela en ce moment. Les dirigeants doivent tenir compte de ces craintes comme étant non pas fausses, mais légitimes, puisque d’une certaine façon, elles doivent être prises en considération», explique-t-il. Cela commence par un travail d’éducation des perceptions par rapport au réel.

«Ma crainte est que les politiques ne tiennent pas compte de cette perception du réel et que, dans dix ans, elle finisse par ressortir comme un retour du refoulé et qu’arrivent au pouvoir des populistes plus dangereux», redoute-t-il.

«Devant l’appui populaire massif au projet de loi 21, il faut que tous et toutes se demandent comment tenir compte de cette perception, même si elle n’est pas la bonne. Ce que perçoivent 70% de Québécois, on ne peut pas simplement en faire fi. La colère est légitime d’un côté comme de l’autre. Or, des ponts doivent être faits. Ce n’est pas la polarisation du débat qui permettra de trouver des avenues à des dynamiques aussi complexes», insiste l’expert.

Désamorcer la polarisation

Impossible, donc, de faire l’économie d’une rencontre entre les partis en présence. Martin Meunier croit que ceux qui appuient le projet de loi 21 doivent comprendre à quel point il peut être angoissant pour les membres de communautés minoritaires de voir leurs droits être ainsi menacés. Inversement, il importe que ceux en désaccord avec la proposition caquiste puissent comprendre la position du minoritaire Québécois dans la marée anglophone et son rapport parfois tourmenté avec un passé pas si lointain.

«Déjà, ça désamorcerait la bombe de la polarisation. Or, ce n’est même pas fait! Je ne parle pas de grandes solutions! Tout ce qui est fait, c’est qu’on entend les mêmes acteurs qu’il y a 10 ans», regrette le professeur.

«D’une certaine façon, admet-il, je pense que peu de gens se reconnaissent dans ce débat-là.»

Martin Meunier fera partie des intervenants lors de l’École d’été Jeunes et religion. Des radicalisés aux sans religion, où il parlera de l’évolution des rapports à la religion au Québec, le mardi 18 juin 2019, de 13 h 30 à 15 h 30.

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