Crises migratoire et sécuritaire

Devant la peur, «être des êtres de confiance», dit frère Émile de Taizé

Frère Émile, de Taizé.
Frère Émile, de Taizé.   (Présence/Yves Casgrain)
Yves Casgrain | Journaliste
Journaliste
2016-03-24 14:03 || Monde Monde

Le frère Émile de la Communauté de Taizé était de passage à Montréal la semaine dernière. Présence l’a rencontré pour discuter de la crise des réfugiés en Europe et de la peur qu’elle provoque. Les attentats survenus en Belgique donnent une dimension encore plus percutante à ses propos.

Présence : Les différents attentats perpétrés par le groupe armé État islamique peuvent provoquer un réflexe de peur. Que proposez-vous afin de ne pas s’enfermer dans cette peur de l’autre?

Frère Émile : Je crois qu’il faut être très fier de constater que beaucoup de nos concitoyens n’ont pas cédé à la peur. Plusieurs pays ont même accueilli des réfugiés par milliers. Dans notre petit village de Taizé qui compte à peine une centaine d’habitants, nous avons décidé d’accueillir des réfugiés, tous musulmans. Les autorités françaises nous ont contactés pour nous demander si nous pouvions envisager d’accueillir des personnes qui sont dans le camp de Calais. Ils sont arrivés dans un autobus le soir. Personne ne voulait descendre. Toutefois, lorsqu’ils ont vu le visage de ceux qui les accueillaient et qui leur offraient du chocolat chaud, ils sont descendus. Nous avons donc le bonheur d’accueillir douze jeunes hommes qui proviennent du Soudan et de l’Afghanistan. Le plus beau dans toute cette histoire, c’est que dans notre village il n’y a pas que des croyants. Tous les non-croyants ont voulu nous aider. Certains ont acheté des vêtements de sport, d’autres ont fait des repas. Des familles invitent les réfugiés à partager un repas.

Nous nous sommes aperçus que l’accueil des réfugiés permet une belle collaboration entre les gens. Cela m’a fait penser à une phrase de frère Roger [ndlr : le fondateur de Taizé, mort assassiné], écrite dans les années 60 : «Ces personnes qui frappent à notre porte aujourd’hui (il pensait à ces réfugiés de l’hémisphère sud), n’est-ce pas une chance pour nous? N’est-ce pas eux qui vont nous sauver de notre ennui?» Vous savez, il y a beaucoup de solitude en Occident. C’est le contact avec d’autres dans le besoin qui va orienter notre vie d’une façon autre, moins centrée sur nous, moins triste? Frère Roger disait qu’offrir notre vie pour l’autre donne de la joie. Oui, c’est une chance pour l’Occident.

Présence : Justement, vous avez déjà déclaré qu’il y a en Occident comme une guerre entre l’espoir et le désespoir…

Frère Émile : Notre cœur est tiraillé. En lui réside la tentation de céder à la peur. Nous sommes des êtres de crainte face à l’inconnu. C’est une question de survie. Cependant, nous pouvons nous demander si cette crainte doit guider nos vies ou si nos vies peuvent se construire sur autre chose. C’est cette question que nous nous sommes posée à Taizé. Et notre réponse est d’affirmer que Dieu nous donne autre chose que la crainte comme fondation de notre vie. Il nous donne la confiance. La confiance n’est pas la naïveté. Nous pouvons avoir un esprit critique et être des êtres de confiance. Nous pouvons être extrêmement vigilants et comprendre les pièges et en même être des personnes qui avancent dans la confiance. Je pense que, face à nos cœurs tiraillés, il faut aller à ces sources que sont la prière et la fraternité. Si nous nous coupons de nos sources, nous n’irons pas très loin.

Présence : Est-ce que les jeunes que vous côtoyez ont tendance à céder à la peur?

Frère Émile : Lorsque la crise des réfugiés a atteint un sommet il y a six mois environ, nous avons envoyé des jeunes en Hongrie. Ces jeunes ont été très impressionnés par le nombre de bénévoles. Ils nous ont dit qu’il y en avait presque trop! Certains offraient aux réfugiés de l’eau et de la nourriture. On parle peu de ces bénévoles. On parle bien sûr de ces quelques énergumènes qui vont mettre le feu et faire peur, mais de ceux qui patiemment accueillent, on nous en parle trop peu. En fait, on parle trop peu du bien, comme s’il était insignifiant. Nous avons rencontré beaucoup de jeunes souhaitant être solidaires. Évidemment, on peut aussi faire peur aux jeunes et leur dire que les réfugiés vont prendre leur emploi, alors que toutes les études démontrent le contraire. Trouver un responsable pour les maux de notre société est un procédé très ancien.

Présence : Frère Émile, vous avez évoqué le drame des réfugiés. Nous ne pouvons pas ne pas parler du camp de réfugiés à Calais. Pourquoi en est-on rendu là? Que s’est-il passé en France?

Frère Émile : Nous avons envoyé un frère à Calais. Les réfugiés qui y sont ont le désir d’aller s’installer en Grande-Bretagne. Ils en ont entendu parler dans leur pays d’origine. Ils pensent pouvoir y refaire leur vie. Pour les autorités françaises, c’est une situation difficile. En même temps, on baisse les bras tellement rapidement. Accueillir quelques milliers de personnes ce n’est pas si compliqué. Nous avons connu des situations plus complexes que celle-ci. Oui, cela nous dérange. Pourtant, le dérangement n’est pas forcément négatif. Comme je le disais, le dérangement peut nous sortir de notre ennui. Encore une fois, cela ne veut pas dire que nous devons être naïfs et ne pas bien analyser ce qui se passe. Nous devons être vigilants. C'est le devoir de tous. Pour cela, il n’est pas nécessaire de fermer les frontières.

 

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