Le restaurant Maxim à Haïfa, en Israël

En affaires ensemble, ces familles juive et chrétienne déjouent la haine

  • Tony Mattar, un chrétien maronite, et Orly Nir, une juive israélienne, dans les cuisines du restaurant Maxim, dont ils sont les copropriétaires, à Haïfa, en Israël.
  • Ronza Mattar, 19 ans, fait partie de la troisième génération de Mattar à travailler chez Maxim, à Haïfa.
2015-11-03 08:18 || Monde Monde

Situé aux abords de la Méditerranée, le restaurant Maxim est la propriété des familles Mattar et Tayar. Les clients qui savourent les spécialités moyen-orientales de ce restaurant s’expriment tantôt en arabe, tantôt en hébreu. Cette situation n’a certes rien d’exceptionnel dans cette région côtière du pays. L’originalité de ce commerce se trouve en fait de l’autre côté du comptoir: le Maxim est en effet la propriété des familles Mattar et Tayar. Les Mattar sont des Arabes israéliens et des maronites catholiques. Les Tayar sont juifs et israéliens. Ces deux familles ont des racines de l’autre côté de la frontière, au Liban.

Ce restaurant sert des repas depuis près de 50 ans. Les fondateurs du Maxim ont déjoué les pronostics les plus sombres et sont parvenus à contourner les tensions perpétuelles entre les communautés juives et arabes du pays. À la base du partenariat d’affaires du Maxim, on trouve une histoire d’amitié vieille de 50 ans: celle ayant uni le juif Shabtai Tayar aux frères Sharbel et George Mattar, ceux-là Maronites.

«La mort de nos pères respectifs n’a pas mis un terme à l’alliance entre nos deux familles. Au contraire: la jeune génération a pris les rênes du Maxim, transformant celui-ci en symbole de la coexistence pacifique entre Juifs et Arabes», affirme Tony Mattar, 48 ans, qui gère conjointement ce restaurant avec son cousin Sharbel. Ce dernier est le fils de Georges Mattar, le cofondateur du Maxim.

Loin du conte de fées

En 1965, il était formellement interdit de vendre à des hommes d’affaires arabes la moindre propriété jouxtant le rivage méditerranéen. Non content de fournir les tiers de la somme requise pour la mise de fonds, Shabtai Tayar a aussi accepté d’agir à titre de prête-nom, de manière à ce que le trio d’hommes d’affaires puisse obtenir la propriété tant convoitée. Cette collaboration entre les deux familles ne s’est jamais démentie au cours des décennies subséquentes, contribuant ainsi au succès de ce restaurant, d’ailleurs très couru.

Cinq employés du restaurant et l’un des membres de la famille Mattar ont perdu la vie ce jour-là.

L’histoire du Maxim n’est certes pas un conte de fées. Le 4 octobre dernier, les familles Mattar et Tayar, comme du reste l’ensemble des Israéliens, ont souligné le douzième anniversaire d’un des attentats terroristes les plus meurtriers de l’histoire du pays. Ce jour-là, en 2003, une kamikaze d’origine palestinienne déclenchait sa ceinture d’explosifs aux abords du Maxim, tuant ainsi 21 personnes et en blessant une centaine. Cinq employés du restaurant et l’un des membres de la famille Mattar ont perdu la vie ce jour-là.

Une clientèle variée

Les restaurants subit encore les contrecoups de la détérioration des relations entre Israéliens et Palestiniens. Une chape de plomb a été apposée sur Maxim, en raison du resserrement de la sécurité aux abords du restaurant. C’était jadis l’un des restaurants les plus courus pour les dîners d’affaires. De nos jours, le Maxim peine à faire salle comble.

La clientèle du Maxim demeure malgré tout très bigarrée. Lorsque nous nous y sommes attablés pour le dîner, un étudiant universitaire juif discutait avec son directeur de thèse, tout en sirotant une tasse de thé et en dégustant des baklavas. À quelques tables de là, un homme d’affaires arabe négociait une entente commerciale sur son téléphone portable, tout en terminant sa portion d’houmous. Un peu plus loin, trois sœur juives et le mari d’une d’entre elles partageaient un repas dans la bonne humeur.

En hébreu, le mot Maxim veut dire «merveilleux». C’est ce mot que les frères Mattar et leur partenaire Shabtai Tayar avaient à l’esprit lorsqu’ils pensaient à leur amitié. C’est aussi ce mot qui leur est venu à l’esprit lorsqu’ils ont contemplé le site féérique où leur restaurant serait éventuellement domicilié.

L'attentat de 2003

Le jour où l’attentat suicide a eu lieu, en octobre 2003, Tony Mattar travaillait dans les cuisines du Maxim. Il se souvient de la fumée noire et épaisse qui a envahi les lieux. Les survivants s’étant extirpés des décombres se sont mis à converger dans sa direction.

«Il y avait tellement d’enfants, d’amis, de clients dans les restaurant, ce jour-là. Ce fut un véritable carnage. Nous avons tâché d’évacuer le plus grand nombre de survivants possible», dit-il.

Le restaurant a dû fermer ses portes pendant un mois. Les familles Mattar et Tayar ont bien failli fermer boutique à cette occasion. Leurs clients les ont cependant incités à ne pas céder à la peur et à faire en sorte que le Maxim résiste aux «forces du mal».

Leurs clients les ont cependant incités à ne pas céder à la peur et à faire en sorte que le Maxim résiste aux «forces du mal».

«Si nous sommes parvenus à survivre à ce genre d’attaque insensée, il n’en va pas différemment pour nos concitoyens. Nous devons tous nous serrer les coudes», affirme Tony Mattar. «Des incidents de ce genre se produisent constamment dans ce pays, tantôt dans le nord, tantôt dans le sud. Cette douleur, nous la ressentons tous. Et ce, qu’on ait été, ou non, personnellement victime d’un tel attentat. Nous sommes tous affectés par cette violence», ajoute-t-il.

Croire à la paix

Tony Mattar se réjouit des liens qui unissent sa famille à celle des Tayar. Cette union fait la preuve qu’il est possible de cohabiter pacifiquement et dans un esprit de tolérance. Sa famille est maronite. La foi catholique qui est la leur, dit-il, leur a appris à pardonner à ceux qui les ont offensés et à faire preuve de respect à l’égard d’autrui, indépendamment de leur confession religieuse ou de leur origine ethnique.

«À nos yeux, ce restaurant est une espèce d’îlot dans lequel la vie et la cohabitation pacifique sont possibles», ajoute sa partenaire d’affaires Orly Nir. Âgée de 63 ans, elle est la fille de Shabtai Tayar, le cofondateur du Maxim.

«Un climat de confiance mutuelle règne dans notre entreprise. Aucun désaccord, ni aucune dispute n’a jamais marqué notre relation d’affaires. De plus, notre sens de l’humour est très semblable», dit Orly Nir, une directrice d’école à la retraite.

«Aucune puissance dans ce monde n’arrivera jamais à nous diviser ou à semer la discorde entre nous», ajoute Tony Mattar. «Lorsqu’on apprend à mieux à mieux connaître la culture et les traditions de l’Autre, il devient difficile de concevoir que nous puissions être des ‘ennemis’. Depuis 50 ans, nos deux familles sont unies par des liens d’amour et de paix. Cela contribue à notre qualité de vie. Tout cela se fait naturellement et sans effort», ajoute-t-il.

«Aucune puissance dans ce monde n’arrivera jamais à nous diviser ou à semer la discorde entre nous.»

Les familles Mattar et Tayar ont été élevées ensemble. Ils passent leurs vacances ensemble. Célèbrent les mariages et les anniversaires de naissance ensemble. Et vivent aussi leur deuils ensemble. Lorsque l’aîné des enfants Tayar est mort du conflit israélo-arabe de 1969, les deux familles ont vécu conjointement ce deuil. Les Mattar n’ont pas cessé d’être solidaires des Tayar, ajoute Orly Nir.

Une autre génération reprend le flambeau

Cette union entre les Tayar et les Mattar se poursuit au sein d’une troisième génération. L’une des filles du clan Mattar, âgée de 19 ans, a commencé à travailler dans le restaurant familial, à titre de préposée aux desserts.

«Je suis honorée d’appartenir à cette famille judéo-arabe qui fait la preuve qu’on peut cohabiter pacifiquement», affirme la jeune Ronza Mattar. «Nous sommes tous membres de la même famille, peu importe la religion que nous professons», dit-elle.

Judith Sudilovsky, Catholic News Service
Trad. et adap. Présence - information religieuse

 

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