Entrevue avec Mgr Jean-Clément Jeanbart

L'archevêque d'Alep veut plutôt que le Canada aide les Syriens à rester chez eux

Mgr Jean-Clément Jeanbart, archevêque melkite d'Alep, en Syrie.
Mgr Jean-Clément Jeanbart, archevêque melkite d'Alep, en Syrie.   (Présence/Philippe Vaillancourt)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2016-04-29 09:24 || Monde Monde

«Il n’avait que 13 ans.»

Assis dans une pièce silencieuse, l’archevêque melkite d’Alep, en Syrie, parle calmement, d’une voix presque éteinte. Ses yeux s’attardent parfois sur un édifice montréalais, de l’autre côté de la rue. Il explique comment la famille du petit Fouad Banna a été décimée lorsque leur résidence a été frappée par un bombardement.

«C’était une chose terrible. C’était un bombardement, lancé injustement par les rebelles sur un quartier chrétien, un quartier populaire, qui a fait beaucoup de ravages et qui a détruit des maisons. Entre autres la maison de Fouad, qui a perdu la vie», relate Mgr Jean-Clément Jeanbart, encore ébranlé.

Le père et la mère de Fouad ont été touchés. Entre la vie et la mort aux soins intensifs, il leur a été impossible d'assister aux funérailles de leur propre garçon, présidées par Mgr Jeanbart. Leur fille, Rosy, 17 ans, a eu la vie sauve.

«Quand je suis allé la voir, pour voir ce que je pouvais faire, elle s’est blottie sur moi et m’a dit: 'Seigneur, priez pour que mes parents restent en vie.' Je lui ai dit: 'qu’est-ce que je peux faire pour vous?'. Elle a dit: 'priez'.

Il s’arrête quelques secondes. À travers la grande fenêtre, Montréal dégage une sérénité qui tranche avec ce qu'il voit depuis le début de la bataille d'Alep, en juillet 2012. Mgr Jeanbart a l'air songeur en contemplant les édifices indemnes du boulevard Maisonneuve.

«C’est un échantillon des malheurs qui se passent chez nous. Pour comprendre le malheur qui a frappé notre ville, il faut voir son histoire, ce qu’elle était dans le passé. Elle a 8000 ans d’âge! Elle a donné la civilisation au monde!», lance l’archevêque, vantant les mérites historiques, culturels, intellectuels et économiques de cette ville du nord-ouest de la Syrie qui, jusqu’à tout récemment, était encore un véritable moteur économique pour le pays et accueillait 1,2 million d’ouvrier et 150 000 universitaires.

«Plus de la moitié des Aleppins ont quitté depuis quatre ou cinq ans», se désole celui qui y agit comme archevêque melkite depuis 1995.

Rester en Syrie

Au cours des dernières années, Mgr Jeanbart a répété à qui voulait bien l’entendre que son souhait était de voir la population – surtout les chrétiens – rester à Alep. Quand on lui parle des 25 000 réfugiés syriens accueillis par le Canada ces derniers mois, il prend un air sévère.

«Nous ne sommes pas contents quand nous voyons que le gouvernement canadien est en train de véhiculer des réfugiés et faciliter leur intégration. Ça nous fait beaucoup de mal. Beaucoup de mal», affirme-t-il d’un ton ferme.

Mgr Jeanbart connait plutôt bien le Canada. Issu d’une famille de douze enfants, il a aujourd’hui de la famille à Montréal. Il est venu au Canada une bonne vingtaine de fois dans sa vie. C'est la seconde fois qu'il vient depuis le début de la guerre civile en Syrie.

Il aimerait plutôt voir le gouvernement canadien déployer davantage d’efforts pour permettre à la population syrienne de rester chez elle. «Il faut qu’il les aide à rester là où ils sont, à avoir de quoi vivre, mais aussi à trouver la paix. Puis à en finir avec ces rebelles, ces terroristes et pousser les deux côtés à dialoguer. Trouver une solution politique!», plaide-t-il.

«Je connais et j’aime le Canada», dit l’archevêque d’Alep. Il estime cependant que la population canadienne n’est pas suffisamment sensibilisée à ce qui se passe en Syrie.

«Les Canadiens sont préoccupés dans le sens où ils accueillent des réfugiés. Ils sont sensibilisés, peut-être, à la souffrance. Ils ont pitié pour les Syriens et les chrétiens, dit-il. Mais sensibilisés vraiment à leurs problèmes? Non, je ne pense pas. Parce que s’ils étaient sensibilisés, ils auraient fait des efforts pour finir cette guerre, pour empêcher que cette guerre continue.»

Espoir et désolation

Au moment même où il était de passage dans la métropole québécoise ces derniers jours à l’invitation de Solidarité internationale trinitaire, qui organisait un colloque sur la question d’un génocide chrétien, les combats reprenaient de plus belle à Alep, faisant de nouvelles victimes civiles. Jeudi seulement, plus de 50 civils ont été tués. Sur les réseaux sociaux, de nombreuses photos de morts et d’immeubles effondrés sont venues encore une fois croquer le visage du désespoir. Malgré la désolation, Mgr Jeanbart refuse de se laisser abattre.

«Je prie, et ma prière me donne un supplément de courage et de foi», dit-il, avant de poursuivre en martelant le bras de sa chaise de sa main.  «Nous reconstruirons notre pays. Nous voulons bâtir et rester. Nous, chrétiens, voulons bâtir et rester. Nous voulons que ce pays reste le nôtre. Que nous restions dans ce pays où le christianisme est né. Et que nous témoignions de l’amour et de la charité du Christ et de la possibilité de vivre ensemble, comme hommes qui croient en Dieu et, surtout, qui se respectent les uns les autres.»

 

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