Violences en RDC

L’Assomption, chemin d’une parole congolaise libérée

Le père assomptionniste Gaston Ndaleghana Mumbere habite aujourd'hui à Québec.
Le père assomptionniste Gaston Ndaleghana Mumbere habite aujourd'hui à Québec.   (Présence/Philippe Vaillancourt)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2016-08-14 21:06 || Monde Monde

Pour Gaston Ndaleghana Mumbere, la fête de l’Assomption incarne d’une manière bien concrète son espérance de jours meilleurs pour le Congo. Dans son nouveau livre, le prêtre assomptionniste de 35 ans décrit la violence qui frappe son Kivu natal. Mais surtout, il veut libérer la parole d’un peuple qui crie sous les décombres.

Le père Mumbere est originaire du territoire de Beni, dans la province du Nord-Kivu, l’une des régions les plus dangereuses au monde. Depuis 20 ans, cette province de la République démocratique du Congo se retrouve au cœur d’un conflit qui a fait 8 millions de victimes.

Envoyé à Québec en 2009 par sa communauté pour y faire des études théologiques, c’est loin de son pays qu’il finit par trouver la force de prendre la plume et de dénoncer le drame qui se vit au Congo. Son récent ouvrage, La cloche ne sonnera plus à l’église de Butembo-Beni (Éditions Saint-Joseph), rédigé sous forme de lettres, donne souvent la parole à sa grand-mère, témoin des viols et des massacres. En filigrane du récit épistolaire, le nom fictif attribué à sa tante, Assumpta, sert un double objectif: la protéger contre des représailles, et semer au long des pages sa dévotion à l’Assomption.

«Ce n’est pas une dévotion où on est dans une contemplation bienheureuse. Marie a fait le chemin qui nous attend: le chemin de la résurrection. Le chemin de rejoindre le père. C’est comme un modèle qui nous encourage, qui nous dit qu’il est possible d’y arriver. Tenez bon! Marie n’est pas le chemin. Le chemin c’est Jésus», explique le Congolais. «Dans ce sens, l’Assomption n’est plus juste une vénération, une dévotion désincarnée: c’est quelque chose de réel, de vivant.»

Le père Mumbere appuie sa réflexion mariale sur les Écritures. C’est d’ailleurs sur ce fondement qu’il a insisté au cours des derniers jours, alors qu’il prêchait la neuvaine de l’Assomption au Montmartre canadien, à Québec. Selon lui, le Nouveau Testament permet de constater que Marie ressent la souffrance des autres.

«C’est à ce moment que cette femme est un modèle, une inspiration. Marie devient importante, non parce qu’il faut que je la vénère, mais parce qu’elle me montre que je dois m’intéresser à l’autre, à son manque.»

Il a justement voulu que son livre prenne appui sur ce «chemin» de l’Assomption pour explorer la dure réalité congolaise.

«Pour moi, la première chose, l’urgence, est de libérer la parole. Briser le silence. Je dis dans le livre comment le briser. Parce qu’il ne suffit pas de dire: bah au Congo il y a 8 millions de morts et c’est tout. Je milite pour la parole. La parole qui est étouffée.»

Le prêtre ordonné à Québec en juillet 2015 compare les Congolais à des victimes coincées sous des décombres. Elles ne peuvent pas parler: elles ne peuvent que crier, dans l’espoir que quelqu’un entende.

«Quand nous nous parlons, il y a quelque chose qui circule entre vous et moi. C’est ça que je souhaite: la libération de cette parole, pas juste l’apitoiement, ou juste l’information. Mais aller au-delà de l’information, aller au-delà des cris des gens qui sont là et qui crient nuit et jour! Aller au-delà pour instaurer la parole», dit le père Mumbere.

Le prêtre rappelle que le climat de terreur est tel au Congo qu’il devient difficile de parler quand on habite une province comme celle du Nord-Kivu. Sans s’étendre sur toutes les horreurs qui frappent sa région, son livre mentionne quelques histoires à glacer le sang qui témoignent de la violence déshumanisante qui y sévit. Comme le sort des voisins de sa grand-mère: mère et fille ont été violées par des hommes armés, avant que ceux-ci ne forcent époux et fils à les violer à leur tour, sans quoi ils seraient tous massacrés.

«Je souhaite qu’il y ait une parole qui se libère pour eux, indique l’Assomptionniste. Il faut parler «pour» et non «sur» ces femmes violées. Je souhaite que le lecteur ou la lectrice de mon livre entre dans une dynamique de la parole pour ces femmes. Pour moi, c’est évangélique. Parler pour l’autre, c’est comme un lieu du salut.»

Parmi les victimes pour lesquelles il entend parler, il y a aussi ses confrères enlevés le 19 octobre 2012 et dont on est toujours sans nouvelles. Les Assomptionnistes Jean-Pierre Ndulani, Anselme Wasukundi et Edmond Bamutupe exerçaient tous leur ministère à la paroisse de Mbau, dans le diocèse de Butembo-Beni. Gaston Mumbere était particulièrement proche de Jean-Pierre Ndulani, à qui il parlait pratiquement toutes les semaines malgré la distance.

«C’était une motivation à ne plus me taire, je ne peux plus rester dans ma sacristie. Ma prière, je voudrais qu’elle soit une prière active. Pour moi, faire mémoire de ces prêtres, c’est parler de cette situation chaotique au Congo», dit le père Mumbere, visiblement ému.

«Ce sont eux qui me donnent l’énergie d’écrire, de parler. Et s’ils sont morts, je pense qu’ils prient pour le Congo. Ils prient pour l’Assomption. Ils prient pour l’Église. S’ils sont vivants, ce sera une joie de les rencontrer…», poursuit-il, la voix cassée par l’émotion.

«Et de parler avec eux.»
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Gaston Ndaleghana Mumbere
La cloche ne sonnera plus à l'église de Butembo-Beni
Éditions Saint-Joseph
2016, 145 pages

 

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