Reportage

L'Église bousculée par la sécularisation fulgurante de l'Espagne

La petite église blanche de Playa Honda, sur l’île de Lanzarote, à l’est de l’archipel des Canaries, le soir du 24 décembre 2018. L'Église espagnole cherche à s'adapter à la sécularisation croissante de l'Espagne.
La petite église blanche de Playa Honda, sur l’île de Lanzarote, à l’est de l’archipel des Canaries, le soir du 24 décembre 2018. L'Église espagnole cherche à s'adapter à la sécularisation croissante de l'Espagne.   (Présence/Clémence Cireau)
Clémence Cireau | Journaliste
Journaliste
2019-01-22 10:24 || Monde Monde

L’Espagne catholique subit depuis trois décennies une sécularisation à grande vitesse. À l’image du Québec, l'Église espagnole se positionne dans la lignée des discours missionnaires du Vatican. Dans un contexte politique anticlérical, elle appelle elle aussi ses fidèles à une nouvelle évangélisation.

En ce soir de Noël, une cinquantaine de personnes se serrent sur les bancs de la petite église blanche de Playa Honda, sur l’île de Lanzarote, à l’est de l’archipel des Canaries. Les chants résonnent au rythme des tambourins. Les enfants courent autour de l’édifice, libérés de l’attente des cadeaux de Noël, offerts le 6 janvier par les Rois mages en Espagne.

«Il y a une grande ferveur ce soir mais les temps ont changé: les catholiques sont désormais une minorité en Espagne», confie le père Miguel Hernández Suárez avant de débuter la messe.

«Les catholiques sont désormais une minorité en Espagne»

En effet, l’Espagne subit depuis 30 ans une sécularisation intense. La pratique religieuse et le sentiment d’appartenance catholique ont diminué. La Chaire José María Martín Patino de la Culture de la Rencontre de l’Université pontificale Comillas, située à Madrid, publie chaque année un large portrait de la société et de l’économie espagnole. Selon l’Informe 2018, le pourcentage de personnes se définissant comme catholiques est passé de 99 % en 1981 à 73 % en 2011. De plus, seul un Espagnol sur six rapporte avoir assisté à au moins une messe par semaine; et un sondé sur quatre affirme ne pas croire en l’existence de Dieu.

«Selon les données de l’Enquête sociale européenne, l’Espagne est le pays où le pourcentage de personnes déclarant une appartenance religieuse a le plus chuté», explique Agustín Blanco, directeur de la Chaire et coordonnateur de la publication. «En 2002, ils étaient 78,3 % contre 67,3 % quinze ans plus tard. Notre pays se démarque clairement du trio qu’il formait traditionnellement avec l’Italie et le Portugal, où l’Eglise détient un large monopole dans les sphères publiques et privées. Il se rapproche progressivement des pays du nord de l’Europe.»

La dernière étude du Pew Research Center de Washington - publiée en mai 2018 - tire les mêmes conclusions: «en l’espace d’une décennie, l’augmentation des “sans religion” a positionné l’Espagne au même niveau que les quatre pays les plus sécularisés d’Europe occidentale: la Hollande, la Norvège, la Suède et la Belgique.»

Un éloignement traumatique

Alors qu’au sein de ces pays la sécularisation est décrite comme un «éloignement graduel de la foi», non traumatique, en Espagne, trois sondés sur quatre l’attribuent aux «scandales impliquant des responsables et instituts religieux». Parmi les plus saillants, le scandale des bébés volés révélé en 2010. Sous la dictature franquiste, des bébés étaient déclarés morts nés par l’équipe médicale et donnés à des familles ne pouvant pas avoir d’enfants. «C’étaient des enfants d’opposants, parfois des nourrissons nés hors mariage ou dans des familles nombreuses démunies. Ce rapt d’enfant répondait à une idée de nettoyage social, d’eugénisme, de rééducation. Franco voulait adapter la société à ses idéaux totalitaires», explique le sociologue Francisco González de Tena. Près de 300 000 enfants ont disparu en 50 ans, et ce, grâce à la complicité de nombreux membres de l’Église.

Pour autant, la sécularisation connaît d’importantes disparités entre les 17 régions autonomes du pays. Selon un document du Centre d’Investigations sociologiques espagnol – publié en octobre 2018 – Murcie est la région la plus catholique avec 84,9 % des interrogés se déclarant croyants, suivie par la Galice avec 83,2 %. La Navarre est, elle, la moins religieuse avec 38 %. Dans la capitale, Madrid, 54,8 % se déclarent catholiques, contre 46,2 % en Catalogne.

«Ici, aux Canaries, 75 % de la population est catholique. L’isolement de l’île favorise des valeurs chrétiennes de solidarité, de partage et de communion avec la nature. Notre-Dame-des-Douleurs, patronne protectrice de Lanzarote – connue sous le nom de Vierge des Volcans – suscite toujours une immense dévotion. Nous la célébrons le 15 septembre, jour le plus festif de l’année à Lanzarote», dépeint le père Miguel.

Une sécularisation embrassée par la classe politique

Ce n’est qu’avec la Constitution de 1978 que l’État espagnol est devenu «non confessionnel». Pour autant, «la capacité d’influence socio-politique de l’Église catholique est supérieure à ce qu’indique les données d’identification et de pratique religieuse. L’éducation catholique ainsi que l’intervention sociale à travers de nombreuses institutions de charité gardent un haut niveau de reconnaissance et d’estime», précise Agustín Blanco.

Dans la petite ville portuaire de Ribadesella, dans les Asturies, l’école publique et l’école confessionnelle se font face à une cinquantaine de mètres l’une de l’autre, de part et d’autre du parc de jeux. «La ville est vraiment coupée en deux. Tu appartiens au réseau d’une école ou de l’autre», explique Beatriz, parent d’élève. Ce qui n’empêche pas les uniformes bleu marine de se mélanger aux blouses de toutes les couleurs sur les glissoires en fin d’après-midi.

Les écoles privées catholiques maillent tout le territoire et accueillent plus d’un tiers des écoliers espagnols. Elles sont bénéficiaires de fonds publics. À cela s’ajoute que l’enseignement religieux est également proposé dès la maternelle dans les établissements publics pour les familles qui le désirent.

«Le nouveau premier ministre a refusé de faire acte d'allégeance en présence de la Bible et du crucifix. Une première dans l’histoire espagnole»

L’arrivée au pouvoir de Pedro Sánchez, leader du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), a bouleversé les cercles religieux. Le 2 juin dernier, lors de la cérémonie d’accession au pouvoir, le nouveau premier ministre a refusé de faire acte d'allégeance en présence de la Bible et du crucifix. Une première dans l’histoire espagnole. Sanchez s’est justifié en déclarant «se dédier entièrement à une société laïque et mettre fin à des privilèges hérités du passé». Son programme de candidature Sí es sí, por una nueva social democracia promet d’éliminer les avantages fiscaux offerts à l’Église, d'ôter tous signes religieux des institutions publiques et de supprimer le financement de l’enseignement religieux dans les écoles publiques. Il a également annoncé la mise en place d’un protocole laïc pour les funérailles étatiques. Bien qu’il ait cherché à rassurer une partie de l'opinion publique en expliquant que «ces changements s'effectueraient pas à pas», sa volonté ne laisse aucun doute.

Une nouvelle évangélisation

Face à cette sécularisation, l'Église impulse une ferveur missionnaire dont les jeunes sont la cible principale. Selon l’étude Laïcité en chiffres 2017 de la Fondation Ferrer i Guardia, les jeunes non-croyants (53,5%) ont pour la première fois dépassé ceux qui croient en un Dieu.

«Ils ont grandi dans une société du loisir, du jetable, de l’immédiat. Nous accompagnons les jeunes jusqu’à leur communion et nous ne les revoyons souvent que lors de leur mariage. Nous devons trouver des solutions pour les attirer dans une pratique régulière. Il y a des communautés très actives en Europe comme celle de Taizé, en Bourgogne, où les jeunes se retrouvent pendant les vacances. C’est une expérience totale de vie en groupe qui me semble bénéfique pour les 12-25 ans. Les jeunes sont de plus en plus sensibles au retour à la Terre, nous devons proposer des activités qui vont dans ce sens», expose le père Miguel.

«Les jeunes non-croyants (53,5%) ont pour la première fois dépassé ceux qui croient en un Dieu»

Il insiste également sur la nécessité de trouver des jeunes désirant devenir prêtre afin que «les moins de 30 ans puissent s’identifier à ceux qui les accueillent». Alors que l’Espagne a durant des siècles évangélisé l’Amérique du Sud, ce sont désormais de jeunes latino-américains qui viennent compenser le manque de vocation des jeunes espagnols.

Selon le prêtre, l’Église doit alléger sa structure afin d’être plus accessible et dégager du temps pour le lien social aux paroissiens. «Comme l’a demandé le pape François, nous devons devenir une Église de sortie. Moi je suis surbooké, j’ai deux paroisses à ma charge, celle d’Arrecife et de Playa Honda. L’administration me prend trop de temps.»

Au même titre que de nombreuses paroisses en Espagne, celles de Lanzarote comptent donc sur les laïcs pour diffuser la parole sainte. Miguel propose un accompagnement pour les fidèles qui souhaitent s’impliquer dans cette démarche.

«À Arrecife, un groupe de Parole se réunit chaque soir afin de partager les expériences de chacun et se préparer aux rencontres. Les fidèles sortent dans la rue, vont parler aux plus démunis, vendent des pâtisseries, rendent visite aux anciens. Ils y vont toujours par deux afin d’assurer une cohérence. Un cavalier seul trop radical ne ferait que des dommages.»

Un patrimoine à conserver

Alors qu’au Québec, l’Église se sépare d’une partie de ses biens, l’Église espagnole a choisi de conserver son parc immobilier. «Contrairement à l’Amérique du Nord, notre pays a 2 000 ans d’histoire avec la chrétienté. 40 000 lieux de culte (contre un peu plus de 4 000 au Québec) se répartissent sur les 23 000 paroisses. Les biens de l’Église composent un éventail très divers qui va de la petite chapelle rustique à de véritables trésors classés au Patrimoine de l’Humanité. Nous avons un devoir de conservation patrimonial, bien au-delà des services d’accueil de fidèles», soutient José Gabriel Vera Beorlegui, directeur du service d’information de la Conférence épiscopale espagnole.

Les accords passés entre le Saint-Siège et le gouvernement, en 1979, prévoient une collaboration pour la sauvegarde du patrimoine religieux. Ainsi, certaines églises ferment mais restent la propriété du diocèse. Les seuls biens vendus par l’Église sont des bâtiments annexes «mis à la vente ou à la location afin d'entretenir les autres édifices». À Arrecife, le père Miguel, lui, est au contraire à la recherche d’un nouveau bâtiment à acheter afin d'accueillir les projets de la paroisse et venir en aide aux plus démunis.

Pour le prêtre, cette désillusion du peuple espagnol face à l’institution religieuse est une belle opportunité: «J’exhorte les fidèles à voir cela comme une mise à l’épreuve de notre foi et de notre capacité à partager l’amour de Jésus. Toute épreuve est constructive. Les premiers chrétiens ont réussi à diffuser la parole du Christ dans un monde beaucoup plus hostile. Ils se sont cachés, ont lutté contre la répression romaine, certains ont même fini dans des arènes aux lions. Et puis au sein de la perte de repères actuelle, il n’y a pas que la sécularisation. On y ajoute les repères éducatifs, écologiques. Lorsque je constate le désir de retour à la terre chez les jeunes, j’ai l’espoir qu’il se conjugue à l’avenir avec un retour aux valeurs catholiques. L’Église n’a jamais suivi un chemin linéaire mais a toujours su se relever. Le recul de l’Histoire permet de relativiser.»

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