Conférence à Montréal

L'électrochoc de Tariq Ramadan aux musulmans québécois

Tariq Ramadan donnait une conférence à Montréal le 22 janvier 2017.
Tariq Ramadan donnait une conférence à Montréal le 22 janvier 2017.   (Présence/Yves Casgrain)
Yves Casgrain | Journaliste
Journaliste
2017-01-26 12:45 || Québec Québec

Invité par l’Association des étudiants musulmans de l’Université de Montréal, le célèbre et controversé universitaire Tariq Ramadan a livré le 22 janvier un vibrant plaidoyer pour la prise de parole des musulmans québécois. Son discours-fleuve, véritable charge lancée à vive allure contre la frilosité de ses coreligionnaires, a été prononcé devant 1 300 personnes réunies à l’Église Unie Saint-James à Montréal.

Malgré l’omniprésence de gardes du corps, visiblement sur les dents, l’ambiance était décontractée. La foule, conquise avant même le début de la conférence, a écouté avec attention les propos parfois incendiaires du professeur d'études islamiques contemporaines à l'université d'Oxford. Ceux qui s’attendaient à ce que le célèbre orateur leur parle du génie de l’islam, tel qu’annoncé, sont certainement restés sur leur faim.

Au lieu de déployer devant ses pairs les plus belles perles de l’islam, Tariq Ramadan a plutôt choisi de leur faire subir un véritable électrochoc. D’entrée de jeu, il a invité les musulmans québécois à sortir de l’ombre.

«Vous n’avez pas à vous excuser d’être Québécois et musulmans. Vous avez juste à montrer que vous êtes une valeur ajoutée dans cette société. Vous avez à démontrer qu’au lieu d’être un problème, vous êtes un cadeau. Le fait que vous soyez un cadeau cela se remarque par votre présence, par votre engagement, par votre liberté, par votre courage.»

Tariq Ramadan a poursuivi en affirmant que le maître-mot de sa conférence est la sérénité. «La sérénité cela veut dire que j’assume ce que je suis. C’est aussi simple que cela. J’assume!»

Pour obtenir cette sérénité, explique Ramadan, «il faut savoir ce que nous sommes. Ce qui ne veut pas dire rejeter l’autre. La sérénité est le contraire de l’isolement. Je suis serein en étant musulman, Québécois et Canadien.»

Le prolifique auteur a également invité ses coreligionnaires, et l’ensemble des Montréalais, à aller plus loin que le vivre ensemble. «Il faut agir ensemble! Il faut travailler ensemble! Le vivre ensemble ce n’est pas de dire: "Je vis à côté de toi et je t’ignore." C’est plutôt d’affirmer: "Je vis avec toi et nous travaillons ensemble pour rendre le Québec meilleur!" Ce n’est pas la coexistence pacifique. C’est la coexistence positive, interactive, proactive.»

Pour que les musulmans puissent y arriver, a-t-il avancé, il faut qu’ils sachent d’où ils viennent. De plus, ils doivent connaître le message de l'islam. «L’axe de ce message est qu’il n’y a qu’un seul Dieu. Fondamentalement, de ce Dieu, vous ne pouvez dire que ce que Dieu a dit de lui-même. Ne commencez pas à inventer! Vous ne le représentez pas!»

Celui qui est considéré par certains musulmans comme plus dangereux que les non-musulmans, critique sévèrement ceux et celles qui «tordent le cou» au sens de certains mots comme charia et djihad. «Vous êtes dans une société qui est en train de diaboliser vos mots. Cependant, lorsqu’on vous interroge sur le sens de ceux-ci, vous ne savez pas les définir! Vous n’êtes pas libres si vous ne connaissez pas les définitions des mots que vous utilisez! C’est un combat terminologique. C’est ce que j’appelle un djihad intellectuel. Le mot djihad est un mot d’une noblesse incroyable qui est sali par certains musulmans.»

Tariq Ramadan a invité les musulmans à penser par eux-mêmes. «Vous avez le droit de poser des questions à ceux qui lancent des fatwas! Aujourd’hui, il y a des gens qui instrumentalisent l’islam et affirment que l’on va le protéger avec plus d’interdits. Ce n’est pas vrai! Vous pouvez mettre toutes les interdictions que vous voulez, ce n’est pas cela qui nous rendra plus musulmans!»

«Ce qui nous rendra plus musulmans, c’est plus de lumière dans nos cœurs, plus d’intelligence dans notre tête, c’est plus de liberté dans notre société, pas des gens qui nous disent: "C’est interdit! C’est interdit! C’est interdit!" Et nous, avec ces interdits, nous faisons comment alors? Eh bien, nous étouffons! Nous sommes en train de proposer un univers qui étouffe nos jeunes et qui nous étouffe. Et nous le savons! Cela ne nous rend pas sereins, car nous sommes en contradiction avec cet univers-là.»

À la fin de sa conférence, Tariq Ramadan a appelé ses coreligionnaires et les Québécois dans leur ensemble, à faire preuve de plus de courage devant les injustices de nos gouvernements. «Jusqu’à quand serez-vous des lâches? Vous avez peur de quoi? »

Il a exhorté les musulmans à prendre la parole pour toutes les femmes opprimées dans des pays à majorité musulmane et pour celles qui en Occident luttent pour la reconnaissance de leurs droits. Il a lancé le même appel en faveur des Palestiniens et des Syriens. «Si vous ne parlez pas qui va le faire? J’ai aimé, au début de la mobilisation syrienne, ceux qui sont descendus dans la rue sans armes en affirmant: "Notre arme c’est notre courage de dire non à la dictature!"»

La conférence de Tariq Ramadan s’est terminée par une période de questions où il s’est notamment expliqué sur ses rapports avec le mouvement des Frères musulmans. Il a également précisé que le combat des musulmans en Occident avait des similitudes avec celui mené par de nombreuses religions aux prises avec le discours antireligieux dominant.

 

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