Enquête sur les partenaires de Développement et Paix

L’épiscopat canadien rabroué par un prêtre du Honduras

Le jésuite Ismaël Moreno, mieux connu au Honduras sous le nom de Padre Melo, écrit à Développement et Paix et à la conférence épiscopale canadienne.
Le jésuite Ismaël Moreno, mieux connu au Honduras sous le nom de Padre Melo, écrit à Développement et Paix et à la conférence épiscopale canadienne.   (CNS photo/Tyler Orsburn)
François Gloutnay | Journaliste
Journaliste
2019-07-29 07:18 || Canada Canada

Directeur de la station Radio Progreso et de l'Équipe de réflexion, d’information et de communication (Fundación ERIC) des jésuites du Honduras, le père Ismaël Moreno Coto n'en est pas encore revenu.
 
Le Padre Melo - c'est ainsi qu'on appelle ce défenseur des droits humains, parmi les plus en vue d'Amérique centrale - a reçu de la part d'un évêque canadien et de la présidente de Développement et Paix une lettre au ton «aussi glacial que l'hiver canadien».
 
«Ce n'était certainement pas une lettre de solidarité envers notre travail. Et encore moins une note de compassion devant les menaces que nous affrontons constamment - y compris les menaces de mort reçues par les membres de notre équipe en raison de leur défense des droits humains et des droits environnementaux bafoués notamment par des compagnies minières canadiennes», déplore le jésuite le plus connu du Honduras.
 
Ce 19 juillet 2019, le père Moreno a reçu un courriel non signé provenant de l'adresse secgen@cccb.ca. (Il s'agit de l'adresse de Mgr Frank Leo, secrétaire général de la conférence épiscopale canadienne.)
 
Le courriel, rédigé en espagnol, indique que le religieux reçoit ce jour-là «une lettre, très importante et confidentielle» à laquelle il doit répondre promptement, «au plus tard le 12 août». Le bref courrier électronique contient toutefois deux documents, une lettre officielle ainsi qu'un document annexe (addendum).
 
La lettre principale, datée elle aussi du 19 juillet 2019, est signée par Évelyne Beaudoin, présidente du conseil national de Développement et Paix, et par Mgr Ken Nowakowski, évêque éparchial ukrainien de New Westminster et coprésident du comité permanent de liaison entre Développement et Paix et la conférence épiscopale canadienne.

Certaines préoccupations

La lettre informe le père Moreno que l'examen du travail accompli par Radio Progreso mené par Développement et Paix et la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) soulève «certaines préoccupations».
 
«Il semble que Radio Progreso ait publié des articles» dont les conclusions ou les prémisses «pourraient être incompatibles avec l'enseignement social et éthique catholique», écrivent Mme Beaudoin et Mgr Nowakowski.
 
Les auteurs de la lettre questionnent notamment la pertinencce de trois articles ou interventions trouvés dans le site Web de Radio Progreso. On aurait, entre autres, permis à «une lesbienne autoproclamée et une féministe pro-avortement, qui défend le droit à l'avortement» («una lesbiana autodeclarada, proabortista feminista, que defiende el derecho al aborto») d'exprimer ses opinions.
 
Enfin, on demande au jésuite, d'ici le 12 août, de clarifier la position éditoriale de la station de radio et de la Fundación ERIC sur l'avortement.
 
L'autre document annexé dans le courriel du secrétaire général de la CECC est une série de captures d'écran d'un site Web. Les auteurs anonymes de cette recherche de 30 pages, faite en janvier 2018, ont relevé vingt-cinq fois le terme «avortement» dans le site conjoint des deux organismes sous enquête. Ils reconnaissent toutefois que plusieurs textes auxquels ils font référence ne sont plus en ligne aujourd'hui.

Padre Melo répond

La réponse du père Ismaël Moreno Coto compte cinq pages. Rédigée en espagnol, la lettre souligne d'abord que le courriel reçu de la conférence épiscopale n'était pas «une bonne nouvelle» et n'a qu'aggravé le climat «d'incertitude, de peur, de menaces et d'insécurité» qu'affronte quotidiennement son équipe de travail.
 
Sur la présence du terme «avortement» dans les pages du site Web des organismes qu'il dirige, le Padre Melo récuse toute idée de couverture systématique de ce débat de société. Il rappelle toutefois aux évêques et à Développement et Paix que son équipe et lui défendent la liberté d'expression dans un pays où l'État s'ingère constamment dans les médias et «où l’on stigmatise ceux et celles qui s'opposent aux politiques publiques contraires au bien commun et au droits humains».
 
«Je ne crois pas que les intérêts de l'Église sont bien servis lorsque les médias restreignent la diffusion des idées», poursuit le directeur de Radio Progreso. «Refuser d'entendre les gens différents de nous et s'abstenir de débattre avec ceux qui pensent autrement nous éloigne de la société et nous isole.»
 
Le jésuite reconnaît volontiers qu'il a pu commettre des erreurs à la direction de la radio. «Nous reconnaissons volontiers que nous sommes pécheurs et nous vous demandons pardon pour nos fautes», écrit-il, «notamment lorsque nous sommes timides, médiocres même, dans nos engagements envers les pauvres.»
 
«Toutefois, au nom de mon équipe de travail, je vous implore de ne pas vous limiter à condamner nos pratiques, aussi erronées soient-elles. Nous espérons que vous nous accorderez aussi votre miséricorde et votre solidarité pour ce que nous sommes et pour ce que nous tentons d'accomplir afin de défendre les pauvres.»

Confidentialité

Au douzième paragraphe de sa longue réponse, le jésuite s'en prend à la confidentialité de cet échange épistolaire, une clause mentionnée dans le courriel reçu de la conférence épiscopale. «Toute mon équipe de travail se demande pourquoi vous avez requis cela alors que nous discutons de sujets publics.»
 
L'évaluation du travail de Radio Progreso et de la Fundación ERIC ne devrait pas se faire dans le secret. «De notre côté, nous allons informer tous nos membres et tout nos amis de vos soupçons sur ce que nous sommes, sur ce que nous croyons et sur ce que vous faisons», écrit le jésuite.
 
Il se demande si cette lettre estivale n'est pas qu'un simple prétexte pour cesser de financer son travail de défense des droits humains.
 
«Nous vivons humblement, grâce à l'aide obtenue d'organisations internationales. Mais nous ne permettrons jamais que l'argent dicte notre conduite. Ce qui nous mène, c'est la foi et la conviction dans notre mission apostolique reçue de l'Église, par la Compagnie de Jésus (NDLR: les jésuites), une mission qui s'incarne dans les cris des pauvres du Honduras. Si vous décidez de cesser le financement que vous nous accordez, nous n'allons pas pousser les hauts cris mais nous en informerons tous nos amis du Honduras et du monde entier.»
 
«Nous avons besoin de ces fonds, mais nous n'accepterons jamais d'être humiliés», écrit-il.

Réactions de la CECC et de Développement et Paix

Vendredi matin, l'agence de presse Présence a demandé à la CECC et à Développement et Paix de confirmer la réception de la lettre du Padre Melo et de réagir à son contenu. Développement et Paix a refusé de commenter le dossier. La conférence épiscopale n'a pas répondu.

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