Fondée par les jésuites

La revue Relations, prophétique depuis 75 ans

Élisabeth Garant.
Élisabeth Garant.   (Présence/Yves Casgrain)
Yves Casgrain | Journaliste
Journaliste
2016-02-11 12:10 || Québec Québec

La revue Relations, publiée par le Centre justice et foi et fondée par les Jésuites du Québec, fête cette année ses 75 ans. Présence a rencontré deux de ses principaux artisans : Élisabeth Garant, directrice, et Jean-Claude Ravet, rédacteur en chef.

Présence: Dans son livre L’urgence prophétique. Dieu au défi de l’histoire, le père Bruno Chenu, ancien rédacteur en chef du journal La Croix, mort en 2003, écrit à propos du prophétisme chrétien: «Le prophétisme chrétien donne toujours voix aux sans-voix […]» Il me semble que la revue Relations et ses artisans correspondent bien à cette vision du prophétisme. Est-ce que je me trompe?

Jean-Claude Ravet: C’est interpellant dans la mesure où effectivement cette vision du prophétisme reprend en gros notre ligne éditoriale, notre orientation, notre mission d’être attentifs aux sans-voix, à transmettre leur voix qui n’est pas entendue, qui n’est pas écoutée. Ils sont sans voix, non pas qu’ils n’en n’ont pas, mais bien parce qu’on les étouffe. Le rôle de Relations est précisément de porter attention à ce cri, à cette aspiration, à ces espoirs qui sont mis de côté par une société qui est très occupée par les élites.

Élisabeth Garant: Le prophétisme, c’est d’annoncer aussi un projet. Relations a toujours eu ce souci d’annoncer quelque chose, de transformer quelque chose à partir de l’écoute de cette réalité des plus pauvres. Cela en fait une revue prophétique dans ce sens-là : être capable de dénoncer (le prophète dénonce et le prophète annonce quelque chose).

Si je regarde les numéros de la revue des dernières années tout particulièrement, j’y retrouve ce souci de dénoncer. C’est quand même la posture importante des critiques de faire comprendre la complexité des choses, d’énoncer la complexité des choses qui sont souvent récupérées dans les débats politiques dans un souci d’imposer un modèle économique. Alors oui, Relations dénonce.

En même temps, il y a beaucoup de numéros qui essaient d’ouvrir sur autre chose et d’apporter des réponses. Ces réponses ne sont  peut-être pas aussi claires que dans le passé. Nous sommes dans une époque plus complexe. Ce n’est pas que la critique pour la critique, mais bien, pour annoncer quelque chose d’autre.

Jean-Claude Ravet: Être prophétique, c’est être à la fois en Dieu et à côté des pauvres. De là, il faut dénoncer ce qui fait que dans notre monde les pauvres sont précisément pauvres, c’est-à-dire la structure. Le prophète, c’est justement celui qui remet en question les structures. Il est attentif à ces structures qui sont sources de déshumanisation.

À Relations, notre attention est de mettre en lumière tout ce qui déshumanise, exclut et opprime. Nous voulons aussi proposer une alternative afin de mettre à la place de ces structures, d’autres structures plus humaines, plus solidaires, qui n’excluent pas. Des fois, nous mettons plus l’accent sur la critique, d’autres fois, sur l’alternatif, sur des aspects plus inspirants, d’autres fois encore sur des sujets qui, peut-être, dépriment.

Le chrétien est celui qui se tient debout dans la tourmente, car il possède un regard qui transperce cette souffrance-là. Mais il faut qu’il la regarde. Il ne doit pas détourner le regard. Et c’est justement cette attitude que Relations reproche à certains croyants qui affirment qu’au nom d’une foi, nous ne devons pas regarder cette souffrance. Cependant la véritable attitude, c’est de regarder Dieu à travers la souffrance.

Souvent, nous sommes jugés comme des mécréants, car nous ne sommes pas dans l’orthodoxie. Le prophète n’est pas prophète parce que cela lui plaît. Il y va contre lui-même. Il s’accuse lui-même en parlant. C’est un rôle ingrat.

Présence: Cette mission prophétique, vous l’accomplissez d’une manière areligieuse. Relations n’est pas une revue où nous pouvons lire le mot catholique à toutes les pages…

Jean-Claude Ravet: Oui. Notre objectif n’est pas de remplir le temple! Notre souci est d’humaniser. Pour moi, c’est le sens même de l’Évangile. Habiter l’Église, c’est essentiel. Cependant, nous voulons sortir de l’Église afin de pouvoir nous mêler aux gens qui ne sont pas dans l’Église. Nous formons communauté avec les gens qui ne sont pas dans l’Église dans le souci de construire une maison commune. Nous allons dans le monde avec notre bagage catholique, mais en solidarité avec ceux qui ne sont pas de cette même tradition.

Élisabeth Garant: Dans ce choix éditorial, il y a un souci d’être audible et d’être écouté par le monde d’aujourd’hui. L’exposition sur le 75e anniversaire de la revue Relations, qui aura lieu au mois de mars, porte le nom de «Relations dans son époque».

La façon dont la revue s’exprime à une époque donnée est conçue pour coïncider avec la sensibilité des lecteurs de cette même époque. Il est évident que le ton de Relations change d’une époque à l’autre. Les grands objectifs de fond demeurent les mêmes. Le langage adopté par Relations est beaucoup plus catholique dans les années 50 qu’aujourd’hui. À partir des années 70, Relations a fait le choix de parler le langage séculier.

Présence: Et ce choix, vous le savez, est contesté dans certains milieux catholiques. Que répondez-vous à ces critiques?

Élisabeth Garant: Nous avons été fondés pour rejoindre l’extérieur de l’Église catholique. Même si les Jésuites n’ont pas toujours été unanimes sur les positions de la revue ni sur les sujets abordés par la revue, la communauté n’a jamais remis en question le fait que Relations prenne la parole sur des enjeux qui ne sont pas d’Église. Je pense que c’est de cela que le monde a davantage besoin. Je ne dis pas qu’il n’y a pas un besoin de formation et de textes solides à l’intérieur de l’Église. D’autres revues ignaciennes remplissent ce besoin. Relations doit dire les choses de manière telle que l’ensemble des milieux engagés puissent y trouver une nourriture afin de poursuivre leur implication. En même temps, Relations a une manière de dire les choses qui ne nie pas une transcendance, qui ne nie pas une espérance. Notre revue ne parle pas que de militance. Elle ouvre sur autre chose. Je crois que c’est pour cela que les Jésuites pensent que Relations a encore sa place à notre époque.

 

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