Relations avec les Autochtones

Le long chemin de croix de l’Église catholique

Phil Fontaine, alors chef national de l’Assemblée des Premières Nations, rencontrant Benoît XVI le 29 avril 2009 au Vatican. Des années plus tard, les relations restent houleuses entre les Premières Nations et les autorités catholiques canadiennes.
Phil Fontaine, alors chef national de l’Assemblée des Premières Nations, rencontrant Benoît XVI le 29 avril 2009 au Vatican. Des années plus tard, les relations restent houleuses entre les Premières Nations et les autorités catholiques canadiennes.   (CNS photo/L'Osservatore Romano)
Yves Casgrain | Journaliste
Journaliste
2021-06-21 17:22 || Canada Canada

La découverte des restes de 215 enfants ensevelis sur le site de l’ancien pensionnat autochtone de Kamloops, en Colombie-Britannique, a eu l’effet d’un tremblement de terre. Ses secousses ont ramené à la surface les différents contentieux qui parsèment encore la route qui mène à la réconciliation entre l’Église catholique et les Autochtones.

« Je vous l’avais dit ! Je vous l’avais dit ! Mais vous ne m’avez pas cru ! »

C’est ce cri du cœur qu’a lancé Richard Ejinagosi Kistabish, ancien chef de la Première Nation Abitibiwinni, lorsque les restes de 215 petits corps enterrés à proximité de l’ancien pensionnat catholique ont été découverts.

« Les 20 dernières années, j’ai parcouru le pays à la recherche de la vérité », explique à Présence celui qui est le président de l’organisme québécois Minwashin. Avec l’aide de la Fondation autochtone de l’espoir, dont il est également président, il a recueilli plus de 600 témoignages, dont plusieurs faisaient état de la disparition et de la mort d’élèves de ces anciens pensionnats.

Richard Kistabish n’est pas très tendre face à l’Église catholique « qui a signé un pacte avec le gouvernement pour les faire disparaître » en les assimilant. Il ne se laisse pas attendrir par les déclarations de regrets des évêques catholiques. Pour lui, ces paroles aussi sincères soient-elles, ne sont pas suffisantes.

« Il y a encore des choses à régler en tabarnak ! », lance-t-il.

Parmi elles, selon lui, le fait que l’Église catholique n’a pas respecté ses obligations de recueillir, par le biais d’une campagne de levée de fonds, un montant de 25  000  000  $  « pour la guérison et la réconciliation des anciens élèves des [pensionnats pour indiens], de leur famille et de leur communauté », selon les termes de la Convention relative aux pensionnats indiens signés en 2006 par le Gouvernement fédéral, les différentes Églises chrétiennes et les entités catholiques impliquées dans les pensionnats.

À ce sujet, l’Église catholique a toujours déclaré que même si la campagne de levée de fonds a été un échec, elle a agi en toute bonne foi et ne peut en être tenue responsable.

Brian McDonough, ancien responsable de la pastorale sociale du diocèse Montréal, croit également à la bonne foi de l’Église catholique. Cependant, il se demande si le contexte actuel ne pourrait pas favoriser la mise sur pied par l’Église catholique d’une autre collecte de fonds afin d’amasser ces 25 000 000 $ et ainsi favoriser la guérison et la réconciliation.

Outre ce contentieux, Richard Kistabish mentionne l’absence d’excuse de la part du pape François au sujet des pensionnats. Personnellement, il n’y accorde pas beaucoup d’importance, contrairement à de nombreux Autochtones. Il s’étonne même de la persistance de la foi chrétienne dans les communautés autochtones. Toutefois, il comprend les personnes qui attendent des excuses du pape.

« On n’a jamais dit que le Saint-Père ne présenterait jamais d’excuses. Le pape ne l’a jamais dit également », précise Mgr Raymond Poisson, vice-président de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) dans une entrevue accordée à Présence.

« Il ne l’a pas fait jusqu’à maintenant », nuance-t-il. Il souligne que Benoît XVI a fait des excuses en 2009 et que le pape François s’est excusé envers les Autochtones de toute l’Amérique en 2015. Fait à noter, la CECC ne parle pas d’excuses en faisant référence aux propos de Benoît XVI, mais plutôt de « regrets », le même terme que le communiqué officiel publié par le Saint-Siège.

En entrevue, Richard Kistabish explique que le mot excuse décrit un concept qui est étranger à la culture autochtone.

« C’est un concept que nous avons adopté. Anciennement, cela n’avait aucune résonnance dans notre être de s’excuser. » Le mot réparation, par contre, prend tout son sens. Lorsqu’on lui demande comment l’Église catholique pourrait réparer ses torts envers son peuple il répond :

« Il faut dire la vérité ! Tout au long du processus, il faut dire la vérité ! Dites la vérité ! Cela ne coûte pas cher de dire la vérité. C’est très dur. Vous allez souffrir à cause d’elle, tout comme vous avez fait souffrir vos victimes. »

Pour sa part, Jean-François Roussel, professeur agrégé à l’Institut d’études religieuses de la Faculté des arts et des sciences de l’Université de Montréal, croit que Richard Kistabish n’est pas le seul à penser ainsi.

« Des Autochtones qui sont en rupture avec l’Église catholique affirment qu’ils n’ont rien à attendre et à demander à des gens qui nous ont colonisés jusque dans nos corps », explique-t-il en entrevue. Il souligne, toutefois, que plusieurs membres des Premières Nations attendent ces excuses, car ils considèrent que le christianisme fait désormais partie de leur culture. « Beaucoup continuent d’aimer l’Église », relève-t-il.

Les archives

Kamploops a mis en lumière un autre obstacle qui entrave le chemin qui mène à la réconciliation, soit celui des archives des entités catholiques impliquées dans la gestion des écoles résidentielles. Plusieurs intervenants autochtones croient que toute l’information ne leur a pas encore été donnée. Richard Kistabish est de ceux-là. Pour lui, le Canada et les institutions religieuses catholiques impliquées dans le dossier possèdent des archives qu’ils veulent garder pour eux.

Cette accusation s’est même rendue aux oreilles des rapporteurs spéciaux des Nations unies sur les droits de la personne. Ils demandent à l’Église catholique « de donner un accès complet à ses archives », selon un article publié dans La Presse.

« Il faut faire attention à ce que l’on dit », précise Mgr Poisson. « Lorsque l’on parle de l’Église catholique, poursuit-il, nous ne parlons pas d’un organisme avec un seul siège social. Il y a plusieurs entités. Il y a plusieurs institutions, il y a plusieurs communautés religieuses. Elles sont toutes indépendantes les unes des autres. Il faut inviter les autorités à s’adresser aux institutions précises qui étaient compromises là-dedans. Mais ce que je peux vous dire, c’est qu’il y a présentement des communautés religieuses qui travaillent encore là-dessus afin d’offrir tout ce qu’elles ont [comme archives]. Là-dessus, il faut aussi se donner un petit peu de temps. Vous allez me dire que c’est long, c’est long, mais c’est gros aussi. C’est ancien aussi. Nous sommes en 2021. Maintenant, il en reste peut-être [qui n’ont pas été transmises]. »

Toutefois, les choses ne sont pas toujours aussi simples, comme le démontre le média d’information Converse qui a dévoilé que les Sœurs de Sainte-Anne, de qui relevait le pensionnat de Kamloops, ont bel et bien donné leurs archives au Centre national pour la vérité et la réconciliation, mais les chercheurs ne pourront en jouir librement qu’en 2027, car elles sont encore sous la responsabilité des Sœurs de Sainte-Anne.

Malgré les obstacles qui parsèment la route vers la réconciliation, des gestes ont été réalisés par l’Église catholique et d’autres viendront.

Nouvelles rencontres avec le pape

C’est ainsi que la CECC prépare la visite de trois délégations, c’est-à-dire une délégation composée de membres des Premières Nations, une deuxième d’Inuits et une troisième de Métis. Elles se rendront auprès du pape François d’ici la fin de l’année 2021. Mgr Poisson assure que les représentants des délégations ont été choisis en fonction de leur expérience et non sur une base confessionnelle.

« Il y aura des jeunes, des anciens, des survivants des pensionnats ». Le pape François doit rencontrer chacune des délégations individuellement. « Tout comme durant les G7, il y aura des discours et des échanges. Certains ne seront pas publics. C’est normal », explique Mgr Poisson.

Ces démarches surviennent alors que la « Loi concernant la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones » vient tout juste d’être adopté par le Sénat canadien.

Selon Frédéric Barriault, responsable de la recherche du Centre Justice et foi, cette loi « veut pousser le Canada à se conformer à la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. »

Parmi les dossiers appuyés par des regroupements catholiques, il y a celui de la lutte contre le colonialisme dans notre société et dans l’Église catholique.

« Au Québec, certains milieux nationalistes et conservateurs refusent évidemment l’idée que les Canadiens français puissent être autre chose que des victimes du colonialisme britannique et canadien, estime Frédéric Barriault. Aussi se cramponnent-ils à l’idée d’une amitié durable et indéfectible entre Français et Autochtones. Hélas, les faits sont têtus : les Québécois ont autant été des colonisés que des colonisateurs. L’enrichissement collectif du Québec s’est en bonne partie fait aux dépens des Premiers Peuples et de leurs territoires traditionnels. Or, l’Église catholique a été un intermédiaire sinon un acteur de cette dépossession. »

Jean-François Roussel abonde dans le même sens. « Nous sommes dans une position complexe. On en peut nier que nous sommes aussi colonisateurs. »

Puisque le christianisme a été l’une des composantes du colonialisme et du génocide culturel envers les Autochtones, il doit désormais faire partie de la solution, c’est-à-dire la déconstruction des structures de péché qui l’ont rendu possible. »

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