Tensions raciales

Le racisme vu par des clercs noirs du Québec

L’abbé Jacques Dorélien est né en Haïti. Curé des paroisses Marie-Reine-des-Cœurs et Saint-Fabien à Montréal, l’abbé Dorélien est prêtre depuis 19 ans. Comme bien d’autres au Québec, il a été bouleversé par la mort de Georges Floyd.
L’abbé Jacques Dorélien est né en Haïti. Curé des paroisses Marie-Reine-des-Cœurs et Saint-Fabien à Montréal, l’abbé Dorélien est prêtre depuis 19 ans. Comme bien d’autres au Québec, il a été bouleversé par la mort de Georges Floyd.   (Présence/Yves Casgrain)
Yves Casgrain | Journaliste
Journaliste
2020-07-02 15:39 || Québec Québec

La mort brutale de George Floyd lors d’une intervention policière a provoqué une onde de choc qui s’est fait sentir au-delà des États-Unis. Des milliers de personnes de toutes nationalités ont élevé la voix pour exprimer leur désir d’un changement d’attitude envers les minorités. Un mouvement social qui touche aussi les Églises. Présence a rencontré deux prêtres de l’Église catholique et un pasteur de l’Église Unie du Canada, tous trois issus de la minorité visible. Ils ont accepté de partager leurs réflexions sur le racisme dans la société et dans les différentes Églises chrétiennes.

L’abbé Jacques Dorélien est né en Haïti. Il est arrivé au Québec à l’âge de 3 ans. «Au téléphone, personne ne devine que je suis noir», dit-il en rigolant bien assis dans son grand bureau. 

Curé des paroisses Marie-Reine-des-Cœurs et Saint-Fabien à Montréal, l’abbé Dorélien est prêtre depuis 19 ans.

Comme bien d’autres au Québec, il a été bouleversé par la mort de George Floyd.

«Je l’avoue, cela m’a choqué. Je me suis dit: "Je ne peux pas croire qu’en 2020 nous en sommes encore là!" Tout le monde à droit de vivre et de se réaliser. Nous sommes tous des êtres humains et des enfants de Dieu. Il y en a qui ne comprennent pas cela encore! Nous avons un gros problème!»

À des kilomètres de là, Samuel Vauvert Dansokho, pasteur de l’Église Unie du Canada à Sherbrooke, se fait encore plus incisif.

«Cela m’a glacé le sang. Au début je pensais qu’il s’agissait d’un simple accident. Après coup, j’ai  réalisé que c’était une exécution en direct. Le policer n’affichait ni haine ni de colère. C’était d’une violence extraordinaire, parce que froide, comme la réalité du racisme institutionnalisé et du racisme systémique. Cela crée beaucoup d’émotions. Mais ce système est tout sauf un système bâti sur l’émotion. C’est un cadre très très froid qui s’applique.»

Originaire du Sénégal, le pasteur Dansokho est arrivé au Québec en 2012, après avoir demeuré aux États-Unis durant une vingtaine d’années. Aujourd’hui, il est affecté à l’Église Unie sherbrookoise Plymouth-Trinity.

Membre du Black Clergy Network (le Réseau du clergé noir) de l’Église Unie du Canada, il n’hésite pas à enseigner aux membres de sa communauté qu’ils ont l’obligation de s’engager contre le racisme.

«Nous avons [cette] obligation de nous engager contre le racisme parce que c’est un péché contre le Créateur. Je n’ai pas choisi ma peau. J’ai été créé à l’image de Dieu.»

Joignant le geste à la parole, le pasteur a participé à l’une des manifestations contre le racisme tenues à Montréal dans la foulée de la mort de George Floyd.  

«Il n’y avait pas de doute dans mon esprit que j’allais participer à cette marche. J’ai expliqué à mes paroissiens que lorsque je marchais ce n’était pas seulement pour le fameux Black lives matter, mais aussi pour ma vie, car je suis Africain. On parle de ce qui se passe au sud de la frontière. On se dit qu’il n’y a rien similaire ici, heureusement. C’est cela qui me fait de la peine: les gens ne prennent pas encore tout à fait conscience de la présence de ce mal ici.»

Pourtant selon le pasteur, «le racisme est partout. Je crois qu’il a infiltré tout ce que nous pouvons imaginer, que ce soit l’Église, la société ou nos rapports.»

Plus qu’un feu de paille

De son côté, l’abbé Lin Atipo, originaire du Congo, n’hésite pas à exprimer sa colère face à la mort de George Floyd.

«Que l’on arrive au XXe siècle à ce genre de comportement, c’est ahurissant! C’est triste! C’est vraiment malheureux. Surtout la manière… C’est comme si le policier n’avait pas été en présence d’un être humain. Cela ne se qualifie pas! Cela dépasse l’entendement humain. Il n’y a pas assez de mots pour qualifier cela. C’est horrible ce qui est arrivé à cette personne-là!»

Depuis 2017, l’abbé Lin Atipo est curé des paroisses Saint-Martin-de-Tours et de Sainte-Marie-de-l’Incarnation situées dans la région de Grand-Mère et de La Tuque, dans le diocèse de Trois-Rivières. Le jour de l’entrevue, il soulignait son 15e anniversaire de sacerdoce.

Il espère que les manifestations qui ont suivi la mort de George Floyd amèneront des changements profonds. «Est-ce que ce ne sera qu’un feu de paille? J’espère que non!»

L’abbé Atipo aimerait également que la mort de George Floyd fasse réfléchir les Québécois quant à leur relation avec les Autochtones.

«Devant eux, on n’ouvre pas assez notre cœur. Au lieu de se dire: c’est d’abord une personne que j’accueille, on se dit plutôt que c’est un voleur, un drogué. Il est ceci, il est cela. Cela bloque le dialogue.»

Le pasteur Samuel Vauvert Dansokho est d’avis que le Canada est plus sensible à la question du racisme grâce à sa prise de conscience vis-à-vis le sort des Autochtones.

«Lors de la Commission de vérité et réconciliation du Canada nous avons beaucoup parlé des injustices subies par les Autochtones. J’espère que les résultats de cette Commission seront, à l’avenir, beaucoup plus tangibles.»

Des clercs victimes de racisme

Selon les trois témoins interviewés par Présence, le racisme est présent dans notre société. Il n’est donc pas surprenant que des membres du clergé en soient victimes. C’est le cas de l’abbé  Atipo.

«J’organisais des funérailles avec une dame qui venait de perdre sa mère. Notre relation était très bonne. Elle est repartie du presbytère avec l’espérance au cœur. Puis, je reçois un appel du salon funéraire m’informant que la famille ne veut plus que je célèbre les funérailles en raison de la couleur de ma peau.»

Pour sa part, l’abbé Jacques Dorélien hésite lorsqu’on lui demande s’il a déjà été victime de racisme.

«Je l’ai peut-être été! Cependant, je ne m’arrête pas à cela! Donc, je ne pourrais pas vraiment dire si je l’ai été ou pas! »

L’abbé Dorélien insiste plutôt sur le fait que durant son enfance et son adolescence il a fait des efforts pour s’intégrer aux Québécois.

«J’ai grandi au Québec. J’ai grandi avec les Blancs. Mes blondes étaient des Blanches! J’ai fait des efforts pour vivre avec des Québécois. Je ne suis pas resté dans ma bulle», explique-t-il.

Les deux prêtres de l’Église catholique croient que l’institution fait de son mieux pour contrer le racisme dans la société et dans ses rangs. L’abbé Dorélien invite d’ailleurs les catholiques issus des minorités visibles à s’impliquer. Ce qu’ils font de plus en plus, selon lui.

Le pasteur Samuel Vauvert Dansokho affirme lui que l’Église Unie du Canada fait assez bonne figure en ce domaine.

«Je pense qu’en comparaison avec d’autres dénominations, ce n’est pas si pire. Pourtant, il y a beaucoup de choses à faire. L’Église Unie du Canada est encore assez coloniale et néocoloniale dans ses textes, dans son administration. Elle est en très bonne compagnie. Tout comme avec la justice et la réconciliation avec les Autochtones, je sais que cela va faire très mal, mais l’Église Unie du Canada doit réviser beaucoup de choses et en a au moins conscience.» 

Pour le pasteur, «tout n’est pas tout à fait OK!» au sein de l’Église Unie du Canada et dans d’autres Églises chrétiennes, car elles subissent encore les conséquences d’une certaine forme d’évangélisation des peuples que l’on considérait comme inférieurs.

«Albert Schweitzer, [médecin et pasteur qui a fondé un hôpital au Gabon en 1913] était un grand humaniste. Pourtant, il n’y avait pas de doute dans son esprit: les Africains étaient inférieurs à l’Européen qu’il était, dans la mesure où même s’ils pouvaient être considérés comme ses frères, ils resteraient toujours les PETITS-frères.»

Néanmoins, il garde espoir que sa génération et la suivante vont faire bouger les choses dans les Églises et dans la société.

«Ce que je souhaite, c’est que nous développions une sorte d’anticorps. Que cela devienne une seconde nature pour nous d’êtres antiracistes et que l’on y consacre toute notre vie. Mais cela va prendre beaucoup de temps.»

Il est d’avis que pour bien comprendre le racisme et le combattre il nous faut remonter jusqu’à ses racines.

«Il faudrait connaître son histoire. On ne peut pas parler du racisme en ignorant ses soubassements, c’est-à-dire le fait colonial et l’esclavagisme. Les Églises ont leurs responsabilités», assure-t-il.  «L’esclavage transatlantique n’aurait pas connu cette dimension s’il n’avait pas eu la complicité des États coloniaux avec certains dirigeants africains. Nous sommes tous impliqués!»

***

 

 

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