Pensionnats autochtones et excuses catholiques

Les sinueux chemins de la réconciliation

Le premier ministre Justin Trudeau a abordé la question des excuses de l'Église aux autochtones lors de sa rencontre avec le pape François le 29 mai 2017.
Le premier ministre Justin Trudeau a abordé la question des excuses de l'Église aux autochtones lors de sa rencontre avec le pape François le 29 mai 2017.   (CNS photo/L'Osservatore Romano via Reuters)
Philippe Jean Poirier | Journaliste
Journaliste
2017-06-06 10:05 || Canada Canada

Le 29 mai, au Vatican, Justin Trudeau a profité de son audience privée avec le Saint-Père pour convier ce dernier à venir au Canada présenter des excuses formelles aux survivants des pensionnats autochtones. Retour sur une démarche de réconciliation qui a ses tours et ses détours.

«J’espère que cette rencontre signifie que c’est fini… Pas de garanties, bien sûr… Dans tous les cas, c’est assez.» C’est ce que concluait Phil Fontaine dans un documentaire relatant sa rencontre avec le pape Benoît XVI en avril 2009. Le chef autochtone avait raconté son histoire. Benoît XVI avait exprimé «des regrets» devant la souffrance vécue dans les pensionnats autochtones entre les années 1820 et 1990, marquant la vie de milliers d’enfants autochtones dont celle de Phil Fontaine.

C’était un an après le début des travaux de la Commission de vérité et réconciliation (CVR) en 2008, mais bien avant le dépôt du rapport final de 2015 contenant les 94 «appels à l’action», dont celui de demander des excuses formelles au pape, les commissaires jugeant que celles adressées en privé à Phil Fontaine ne pouvaient se substituer à des excuses «publiques» présentées «directement» aux survivants, citant le cas des pensionnats catholiques irlandais, où le Vatican a publié une lettre d’excuses dans les bulletins paroissiaux d’Irlande.

«Nous demandons que ces excuses soient semblables à celles faites en 2010 aux Irlandais qui avaient été victimes de mauvais traitements et à ce qu’elles soient présentées par le pape au Canada, dans un délai d’un an suivant la publication du présent rapport», précise l’appel à l’action numéro 58.

C’est cette demande que Justin Trudeau est allé porter la semaine dernière au Saint-Siège. Une demande qu’il a formulée avec beaucoup de «prudence», fait remarquer l’ancienne ambassadrice du Canada au Saint-Siège, Anne Leahy.

«Vous remarquerez qu’il a pris soin de séparer la demande d’excuses de l’invitation à venir au Canada», note-t-elle.

Justin Trudeau a effectivement rapporté avoir demandé «des excuses», puis proposé «une visite». Ce à quoi le Saint-Père se serait montré «ouvert», a dit le premier ministre.

Boucler le cercle de guérison

Comment réagissent les premiers intéressés à la nouvelle? «Je suppose une réaction mitigée de la part des survivants, répond Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador. L’Église catholique s’est depuis longtemps isolée par rapport aux autres Églises pour présenter des excuses. Toutefois, si elle le fait, je crois que ces excuses donneront la chance aux survivants de clore le cercle de guérison et amener une finalité à ces évènements.»

Depuis le début de l’affaire, il faut savoir que plusieurs parties ont eu l’occasion de présenter des excuses aux survivants. L’Église Unie du Canada et l’Église anglicane du Canada, respectivement en 1986 et en 1993. Le gouvernement de Stephen Harper en 2008 et le gouvernement Trudeau en 2015, après le dépôt du rapport de la CVR.

En ce qui concerne l’Église catholique, c’est plus compliqué.

«Les Oblats de Marie-Immaculée ont fait une déclaration sentie en 1991, rappelle Mgr James Weisgerber joint à sa résidence en Saskatchewan. L’archevêque émérite de Winnipeg était, en tant que président de la Conférence des évêques catholiques du Canada, présent à Rome avec Phil Fontaine en 2009 pour les regrets de Benoît XVI.

«Le problème, c’est que l’Église catholique n’a pas un représentant officiel au Canada. Nous fonctionnons sur une base régionale, un peu comme les conseils de bande. Donc, qui parle pour l’Église catholique au Canada? Le Saint-Père, évidemment», rappelle-t-il.

Deux après le dépôt du rapport, des excuses formelles du pape sont d’autant plus attendues que l’Église catholique a joué un rôle prépondérant dans ce dossier en dirigeant environ 75% des pensionnats autochtones financés par l’État; qu’une majorité d’autochtones sont de confession catholique – «certaines communautés sont animées d’une grande ferveur chrétienne», rappelle Ghislain Picard; et que, finalement, le pape François a déjà présenté des excuses de nature comparable aux peuples autochtones de Bolivie en 2015.

«Je demande humblement un pardon, a-t-il déclaré alors, non seulement pour les offenses de l’Église même, mais pour les crimes contre les peuples autochtones durant ce que l’on appelle la conquête de l’Amérique.»

La réconciliation au-delà des excuses

«Nous n’avons pas demandé d’excuses», a déclaré le représentant mohawk Kenneth Deer de retour du Vatican en mai 2016. L’homme de Kahnawake faisait partie de la mission diplomatique autochtone The Long March to Rome, organisée peu de temps après la fin de la CVR. «Je ne suis pas un grand fan des excuses, avait-il expliqué au APTN News. J’ai besoin de quelque chose de plus fort que ça.»

La délégation demandait au Saint-Père une révocation claire et officielle des bulles pontificales de la doctrine de la découverte ayant servi de «justification morale pour l’esclavage et la conquête des peuples autochtones du monde entier»; ce que le Saint-Siège refuse toujours de faire à ce jour, argumentant que les usages contemporains que l’on pourrait faire de cette doctrine périmée dans l’Église ne relèvent plus de sa juridiction. En revanche, la CECC a officiellement réfuté cette doctrine en 2016.

Pour le père oblat Bernard Ménard, impliqué dans le renouvèlement des relations entre l’Église catholique et les peuples autochtones, les excuses demeurent importantes, mais elles ne doivent pas se substituer à des gestes concrets de réconciliation.

«Il faut susciter une culture de la rencontre, explique-t-il en entrevue. Et c’est en partageant des expériences collectives heureuses, vécues entre autochtones et non-autochtones, que l’on y parviendra.» Il cite en exemple l’évènement interculturel et interspirituel qui a réuni 600 personnes au Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap, à Trois-Rivières, les 30 et 31 mai. 

Ghislain Picard note d’ailleurs un progrès à ce chapitre. «Jusqu’à maintenant, un geste concret et positif de l’Église a été de mieux reconnaître les valeurs spirituelles et des pratiques traditionnelles liées à la spiritualité autochtone. On peut y voir une certaine forme de réconciliation.»

Pour Jean-François Roussel, chercheur en anthropologie théologique, l’Église catholique a encore du chemin à faire pour complètement décoloniser ses rapports avec les autochtones. «Un des chantiers à considérer serait d’accorder aux autochtones des instances autonomes à l’intérieur même de l’Église catholique, pour s’autogérer, comme c’est le cas dans l’Église anglicane, où l’on trouve un évêque national des autochtones au Canada.»

Faire œuvre utile

En février 2015, le maire de Montréal, Denis Coderre, a lancé l’invitation au pape François de venir souligner en 2017 les 375 ans de Montréal. Une invitation qui a depuis été déclinée sous forme de communiqué par le nonce apostolique du Canada, Luigi Bonazzi.

«Quand le Saint-Père se déplace, explique Anne Leahy, c’est pour des questions très importantes. Il est allé en Centrafrique, parce qu’il y a une guerre civile. S’il va en Colombie, c’est pour marquer la fin du plus long conflit en Amérique du Sud. C’est sûr que le Saint-Père ne se déplace pas pour des anniversaires de ville ou de pays…» 

Par son action dans le monde, on remarque que le pape François cherche à être utile. «C’est dans ses priorités d’aborder les enjeux de justice et d’exclusion, note le père Ménard. Si le pape vient au Canada, je ne serais pas étonné qu’il vienne en premier lieu pour les autochtones.»

 

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