Dounia Bouzar, spécialiste de la déradicalisation de passage à Québec

Pour Daech, «j’étais la femme la plus recherchée de France»

Dounia Bouzar donnait une conférence à l'Université Laval le 30 avril 2017.
Dounia Bouzar donnait une conférence à l'Université Laval le 30 avril 2017.   (Présence/Yves Casgrain)
Yves Casgrain | Journaliste
Journaliste
2017-05-04 12:38 || Monde Monde

Dounia Bouzar est une femme marquée par ses années passées à la tête du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam qu’elle a créé en 2014 en France. Invitée à Québec par l’École internationale d’été sur les terrorismes, elle y a prononcé la conférence d’ouverture le 30 avril devant un parterre majoritairement composé d’étudiants de l’Université Laval. Dans une entrevue accordée à Présence, Dounia Bouzar parle de son combat contre les intégristes violents, des controverses dont elle est l’objet, de la vie après Daech et du rôle que joue sa foi dans sa lutte.

«Par mesure de sécurité, je vous demande de ne pas mentionner dans votre article le lieu où se déroulera votre entrevue avec Mme Bouzar.» Cette consigne illustre à merveille les mesures de sécurité qui entourent sa venue à Québec. La veille déjà, deux gardiens de sécurité de l’Université Laval étaient sur place lors de sa conférence.

Paranoïa?

«J’étais la femme la plus recherchée de France», lance Dounia Bouzar. Par qui? «Par Daech!»

De 2014 jusqu’à tout récemment, douze policiers étaient détachés pour assurer sa sécurité et celle de ses proches. À trois reprises, le Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam a déjoué des attentats dont il était lui-même la cible. Daech passait par les jeunes radicalisés qui suivaient la thérapie proposée par le Centre.

«On m’a fait déménager trois fois. Ma famille aussi a dû déménager à plusieurs reprises. Mes petits-enfants ont dû être déscolarisés.» Le personnel du Centre a aussi été profondément touché par ce combat mené contre Daech. «Ils devaient tous regarder leur rétroviseur lorsqu’ils partaient en voiture. Chacun de nous avait un protocole de sécurité à respecter.»

Mme Bouzar parle au passé, car depuis février 2016, le Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam a décidé de ne pas renouveler le contrat qui le liait à l’État français qui l’avait mandaté pour mener à bien la déradicalisation des jeunes sous l’emprise de Daech. Par ce geste, le Centre voulait manifester sa totale opposition à la volonté du gouvernement d’imposer la déchéance de nationalité à l’endroit des  Français binationaux auteurs d’actes terroristes. Devant l’opposition d’une partie de la population, le gouvernement a finalement adopté une loi prévoyant la perte de nationalité pour tout Français trouvé coupable d’actes terroristes, qu’il soit né en France ou non.

Malgré tout, Dounia Bouzar poursuit sa lutte contre la radicalisation au sein du cabinet Bouzar expertises qu’elle dirige avec sa fille, Laura Bouzar. Son mandat est de former divers intervenants au sujet de la radicalisation, de prononcer des conférences et de mener des recherches-actions.

Voilà pourquoi elle fait toujours l’objet de mesures de sécurité. «À l’étranger, je jouis d’une certaine liberté, mais en France les mesures sont plus strictes.» D’autant plus qu’elle est au cœur d’une controverse après avoir engagé Farid Benyettou, celui-là même qui a recruté les frères Kouachi impliqués dans l’attentat contre Charlie Hebdo, en janvier 2015.

Dans sa conférence à l’Université Laval, Mme Bouzar s’est dite persuadée qu’il s’est sincèrement repenti. Elle a également souligné le fait qu’en collaborant avec elle, M. Benyettou «se met en danger vis-à-vis d’Al-Qaïda, de Daech, des familles des victimes des attentats, des mouvements fascistes français. Maintenant, il vit dans une caravane cachée dans un bois depuis six ans. Il se déguise lorsqu’il sort. Nous croyons que, pour le moment, il est stable. Je dis "pour le moment", car certains jeunes sont retombés par la suite.»

Les repentis: une vie après Daech?

Cette controverse oblige les Français à s'interroger sur la possibilité de réinsérer les déradicalisés au sein de la société. «La France les enferme tellement dans l’identité de terroristes que j’ai peur qu’à un moment donné, ne pouvant retrouver aucune place sociale, aucune dignité, aucune identité individuelle, aucune identité nationale, ils soient placés devant une impasse. Je crains que cette étiquette de terroriste ne mène à un échec de la stabilisation des personnes qui sont pourtant stables aujourd’hui.»

En entrevue, elle cite le cas d’un jeune ex-radicalisé, aujourd’hui étudiant dans un pensionnat. Les autorités lui interdisent de se rendre à Disneyland dans le cadre d’une activité parascolaire en raison du risque qu’il constitue pour la population. «Mis au courant de cette interdiction, ses professeurs ont commencé à avoir peur de lui. Ses camarades le traitent de terroriste. C’est un cercle vicieux. De plus, ce jeune n’est même pas parti vers Daech! Imaginez ceux qui y sont et qui vont revenir ou ceux qui sont actuellement en prison! Si l'on ne croit pas à la réinsertion et si l'on n’entame pas un processus de déradicalisation en prison, quel projet [de vie] va-t-on leur donner? Ils seront plus radicalisés qu’à l’entrée de la prison», lâche Dounia Bouzar.

«Si je n’avais pas été pratiquante, je n’aurais pas pu sauver tous ces jeunes»

Malgré les menaces et les controverses, la spécialiste de la déradicalisation poursuit son combat, grâce, entre autres, à la force qui lui procure sa foi. «Je suis une musulmane pratiquante. Moi, je pense que si je n’avais pas été pratiquante, je n’aurais pas pu sauver tous ces jeunes».

Même si la foi est bien présente dans sa vie personnelle, Mme Bouzar est également consciente du rôle pervers que la croyance peut jouer dans le processus de radicalisation. «La première phase du recrutement entamée par les recruteurs de Daech est anxiogène. Ils font peur au jeune pour qu’il ne fasse plus confiance à ses interlocuteurs habituels. Dans cette approche anxiogène, lorsqu’il s’agit de jeunes de culture musulmane, le recruteur utilise beaucoup la religion pour susciter un sentiment de peur.»

Cependant, la religion ne joue pas toujours un rôle dans ce processus, souligne la spécialiste. «Si le jeune n’est pas de religion musulmane, le recruteur va plutôt utiliser la théorie du complot. Il va le convaincre que les adultes lui mentent sur la politique, l’histoire, l’alimentation.»

Même si l’aspect religieux n’est pas toujours présent dans les premières approches tentées par les recruteurs de Daech, Dounia Bouzar croit malgré tout que «la donnée religieuse est importante parce qu’elle donne du sens au destin et à l’existence de l’individu. Surtout, cela permet de créer le sentiment de fraternité qui est présent au sein du mouvement. Cela va aider à renforcer les liens de fusion à l’intérieur du groupe radical. C’est l’aspect religieux qui permet de faire croire au jeune qu’il est élu. Il permet aussi de faire croire qu’il y a un paradis qui l’attend. La vision apocalyptique devient crédible grâce à l’utilisation du discours religieux.»

«On ne peut pas faire l’impasse sur l’utilisation du religieux dans la radicalisation djihadiste», affirme la spécialiste. Pour autant, elle ne surestime pas le rôle joué par la religion dans le processus de radicalisation. «Je ne parlerais pas de moteur, je parlerais plutôt de moyen.»

L’École d’été sur les terrorismes se poursuit jusqu’au samedi 6 mai.

 

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