État des lieux

Quelle place pour les rites funéraires musulmans au Québec?

«Quand un décès survient, ça réactive une forme de spiritualité.»
«Quand un décès survient, ça réactive une forme de spiritualité.»   (Photothèque Présence/Philippe Vaillancourt)
Philippe Jean Poirier | Journaliste
Journaliste
2017-05-23 15:53 || Québec Québec

On ne le dira jamais assez : les musulmans ne forment pas un bloc monolithique qui parle d’une seule voix. C’est vrai dans la vie. C’est vrai dans la mort. Regard sur les différentes façons de vivre les rites funéraires musulmans au Québec.

«Quand un malheur nous atteint, nous sommes à Dieu et à Dieu nous retournons.» C’est avec l’aide de ce verset du Coran qu’Hassan Guillet et son épouse ont continué d’avancer malgré le deuil de leur fils Jamal, 15 ans, décédé de manière inattendue dans son sommeil en 2009. «Ça nous rappelle que la vie nous est prêtée.»

Parce qu’avant de devenir l’imam dont le discours a fait le tour du monde après la tragédie de Québec, Hassan Guillet a vécu ce drame sans nom. Il était en voyage en Chine quand il a appris la nouvelle. «La première phase a été dévastatrice, dit-il au téléphone, apprendre que mon fils est mort… La deuxième est pire: on m’a demandé où je voulais l’inhumer. Au Liban ou au Québec?»

Ce dilemme face à la mort, tous les immigrants musulmans établis au Québec y sont confrontés. Et plusieurs choisissent le rapatriement: «Selon mes observations, dit le chercheur doctoral Yannick Boucher dont la thèse porte sur les rites funéraires des immigrants musulmans, il y a de 65% à 70% des défunts musulmans qui sont rapatriés dans leur pays d’origine».

La première raison évoquée est de nature filiale, pour être inhumé avec les ancêtres. La seconde est «identitaire», pour l’amour du pays d’origine. La troisième est d’ordre religieuse. C’est ce qu’ont révélé les entretiens menés par Yannick Boucher avec des imams et des familles musulmanes.

«Rapatrier le corps est un processus coûteux et compliqué, souligne toutefois Hassan Guillet, aujourd’hui imam à Saint-Jean-sur-Richelieu. Le corps doit être préparé d’une certaine façon, pour des questions évidentes d’hygiène. Il faut aussi considérer que, dans la religion musulmane, on veut mettre le corps en terre le plus rapidement possible.»

Cependant, c’est une tout autre raison qui a motivé Hassan Guillet à garder Jamal au Québec. «Mes fils m’ont dit: ‘‘Papa, tu ne peux pas rapatrier le corps au Liban. Qu’est-ce qu’on va faire lorsqu’on voudra se recueillir sur sa tombe… prendre l’avion?» La décision s’imposait de garder le corps ici.

Repos éternel en terre québécoise

Quand une famille musulmane choisit d’inhumer un proche au Québec, elle doit composer avec un problème majeur qui perdure depuis dix ans au Québec, soit le manque criant d’espaces alloués aux sépultures musulmanes.

«Les premiers à avoir entrepris des démarches pour pallier le problème sont les associations culturelles, ou les mosquées, dit Yannick Boucher. La mosquée de Québec avait entrepris des démarches bien avant la tuerie dont elle a été victime. La mosquée de Brossard a établi un partenariat avec Urgel Bourgie dans un cimetière multiconfessionnel. Puis, il y a le cimetière de Laval fondé par le Centre islamique du Québec, qui est le seul cimetière confessionnel musulman uniquement géré par une mosquée au Québec.»

C’est là que repose Jamal. Pour Hassan Guillet, qui n’était pas imam à l’époque, c’était important de recourir aux services d’une mosquée pour conduire les rites funéraires de son fils. «Quand on est malade, illustre-t-il, on ne va pas chez le cordonnier, on va chez le médecin. La même logique s’applique aux rites funéraires religieux.»

Aujourd’hui, il s’explique mal les protestations que soulève la création de cimetières confessionnels musulmans au Québec, à commencer par le projet impliquant le Centre culturel islamique de Québec, à Saint-Apollinaire. «Il y a l’enterrement musulman comme il y a l’enterrement catholique et les autres enterrements confessionnels... Tout ce qu’on veut comme musulmans, c’est de pouvoir rencontrer notre Créateur de la façon que notre Créateur nous a demandé.»

L’approche à la fois stricte et traditionnelle des mosquées pour mener les rites funéraires ne plaît toutefois pas à tous les musulmans. C’est qu’il existe au Québec une mouvance «civique» d’immigrants musulmans qui ne fréquentent pas la mosquée et ne font pas la prière. À titre indicatif, la mosquée de Québec évalue à 1000 le nombre de musulmans qui fréquentent son centre sur une communauté de 8000 à 9000 personnes.

«Il s’agit d’un courant majoritaire, très critique envers les leaders religieux, observe Yannick Boucher. Ces gens veulent respecter la base des rites, mais ils veulent aussi avoir une marge de manœuvre. Comme de mettre sur la sépulture un bouquet de fleurs ou un objet symbolique pour la personne décédée. Cela ne cadre pas toujours avec les sourates et les hadiths coraniques mis de l’avant par les imams.»

C’est ici qu’intervient l’Association de la Sépulture Musulmane au Québec, qui milite pour faire augmenter le nombre de lots alloués aux sépultures musulmanes dans les cimetières multiconfessionnels déjà existants, hors de la juridiction des mosquées. L’association est derrière l’initiative d’une section musulmane dans le cimetière de Magnus Poirier à Laval et travaille actuellement à l’ouverture d’une section musulmane dans le cimetière de Lépine Cloutier/Athos à Saint-Augustin.

Les rites offerts dans ces cimetières multiconfessionnels comprennent lavement du corps, prières, sépulture orientée vers la Mecque, entre autres choses. «On veut que chacun puisse vivre son rituel et sa tradition comme il veut, explique Hadjira Belkacem, présidente de l’association. Mais aussi, on désire que notre communauté soit intégrée et non isolée du pays d’accueil. On veut vivre ensemble, et mourir ensemble.»

Yannick Boucher voit dans ces deux approches opposées des manières «complémentaires» de s’intégrer au Québec, de la part d’une communauté ultra-marginalisée qui a les taux de disqualification professionnelle et de chômage parmi les plus élevés.

«Derrière le discours des imams, souligne-t-il, on voit un fort désir de reconnaissance. Ils disent: ‘‘Nous, on veut un cimetière confessionnel pour montrer qu’on fait partie du Québec, qu’on fait partie du paysage religieux du Québec, qu’on est des citoyens québécois, qu’on veut s’intégrer et qu’on veut s’enraciner ici. On veut donner notre corps à la terre du Québec, littéralement.’’» 

La place du religieux devant la mort

«Nous sommes à Dieu et à Dieu nous retournons», citions-nous en ouverture. Ces mots se trouvent également dans les commentaires de la page Facebook de l’Association de la Sépulture Musulmane au Québec, avec des «Allah y Rahmou» de circonstance («Allah lui accorde miséricorde»).

Surprenant, de la part d’une mouvance qui se veut «civique», non? Pas tant que ça. La majorité des musulmans demeurent croyants même s’ils ne sont pas pratiquants. Aussi, la mort a le don de raviver des questions existentielles. Yannick Boucher l’a observé chez les familles musulmanes qu’il a côtoyées. «Quand un décès survient, ça réactive une forme de spiritualité.»

Sur ce point, Hassan Guillet tient le même discours. «Quand la mort approche, dit-il, on a tous le réflexe de se tourner vers son Créateur. C’est vrai pour les musulmans, mais c’est aussi vrai pour les catholiques et les protestants.»

 

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