Rencontre avec le couple Singh-Guyver

Trouver son identité dans la diversité religieuse

Elle est juive, il est sikh. Le couple Singh-Guyver fait l'expérience de la diversité religieuse dans le quotidien de la famille.
Elle est juive, il est sikh. Le couple Singh-Guyver fait l'expérience de la diversité religieuse dans le quotidien de la famille.   (Présence/Yves Casgrain)
Yves Casgrain | Journaliste
Journaliste
2019-08-23 13:55 || Québec Québec

Rencontrés pour la première fois au centre-ville de Montréal lors d’une manifestation contre la toute récente Loi 21 sur la laïcité de l’État, le couple Singh-Guyver et leurs deux enfants ne passe pas inaperçu. Taran Singh, sikh, porte le turban tout comme son garçon. Sa femme, Jennifer Guyver, est juive et n’arbore pas de signes religieux particuliers, à l’image de sa fille. C’est dans une librairie-bistro de Verdun qu’ils ont poursuivi la discussion commencée lors de notre première rencontre marquée par la frustration, la peur et la colère.

D’entrée de jeu Taran Singh me parle de ses premières années en Inde. Il est né en 1984, l’année même où la Première ministre Indira Gandhi fut assassinée. Quelques mois auparavant, l’armée indienne avait investi le Temple d’Or d’Amritsar.

«Durant cette période, il y a eu des attaques violentes dirigées contre les sikhs à Delhi et au Pendjab, entre autres. On parle de milliers de morts en quelques jours», raconte-t-il. Ce climat délétère a poussé ses parents à quitter l’Inde en 1987. De fil en aiguille, ils s’installent sur la rue Saint-Denis et ouvrent une petite entreprise familiale d’importation qui évolue avec le temps et les modes du moment. «J’ai grandi sur la rue Saint-Denis», résume-t-il.

Taran Singh a fait ses études primaires et secondaires à l’école bilingue Face avant de compléter son cégep à Marianopolis. C’est dans cette institution académique qu’il a rencontré Jennifer Guyver.

Familles ouvertes

Montréalaise, elle a grandi dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce. La famille de sa mère, installée au Québec dans les années 1910, est juive. «Ma mère n’est pas pratiquante. Mon père est né en Angleterre de parents anglicans. Il est athée. Mes parents ont beaucoup voyagé. Ils étaient hippies lorsqu’ils étaient jeunes. Ils ont un esprit libre.»

Lorsqu’elle rencontre Taran au cégep, elle se considère comme une anglophone qui ne connaît pratiquement rien de la culture québécoise francophone. «Il m’a introduite à la culture francophone. En fait, j’ai vécu une introduction à deux cultures, la culture québécoise et la culture indienne.»

Ils se sont fréquentés durant cinq années avant de se marier avec l’accord de leurs familles respectives. «Je viens d’une famille très ouverte, explique Jennifer. Celle de Taran l’est également.»

Alors qu’ils en étaient encore au stade des fréquentations, le couple s’interrogeait déjà sur la manière dont ils allaient éduquer leurs futurs enfants. «Nos discussions étaient plutôt d’ordre logistique puisque nous projetions de tout faire avec eux.»

Jamais Taran et Jennifer n’ont senti que leurs racines religieuses pouvaient être un obstacle à leur vie de couple et de famille.

«Adolescent, je me suis demandé si je devais me marier avec une femme de ma religion. Lorsque j’ai rencontré Jennifer, j’ai tout de suite compris qu’elle allait être une excellente partenaire. Ce qui était important pour moi, c’était d’avoir des enfants. J’y pense depuis l’âge de 14 ans», explique Taran qui poursuit ses études en science politique à Concordia.

L’éducation religieuse n’a jamais posé problème entre les membres de la famille. «Pour moi la pratique religieuse est liée à l’identité. Elle vient la confirmer. Taran et moi soulignons les grandes fêtes de nos religions respectives. Nous participons alors aux rituels. Lors de Pâques, par exemple, Taran vient dans ma famille et participe. Il ne reste pas à la maison», explique-t-elle.

La diversité religieuse en famille et en société

Les enfants du couple suivent leurs parents dans ces moments de fêtes liturgiques. À la maison, Noël est souligné puisque le père de Jennifer l’a toujours souligné avec sa femme.

Les deux parents partagent leurs connaissances religieuses afin que chacun des membres de la famille puisse avoir des discussions sur ces sujets. «Lors de la Hanoukka, je vais expliquer aux enfants le sens de cette fête juive», dit Jennifer.

«Dans le sikhisme, nous disons: "Le cheminement spirituel est comme une montagne et les religions sont comme différents chemins pour y accéder." Nos enfants sont encore très jeunes. À cet âge, il est important qu’ils soient exposés aux différents aspects de la religion. Un jour, nos enfants feront leurs choix», indique Taran.

Il assure qu’il ne sera pas déçu si les enfants décident de ne pas suivent leurs pas. «Je serai déçu si un jour mon fils me dit: "Pour moi, le sikhisme se résume à porter un turban!"»

Pour lui, c’est la réflexion qui sous-tend la prise de décision qui est importante. «Ce qui est important c’est l’opportunité que nous offrons à nos enfants de faire une réflexion sur les différentes manières de vivre leur propre vie. Cette réflexion amène une richesse très profonde», mentionne Taran.

À l’heure de la loi 21, Taran et Jennifer regrettent que la population ne soit plus en mesure de discuter de ces questions dans le respect des valeurs de chacun. «Ce que je trouve dommage c’est que les Québécois ont une vision superficielle de la religion catholique et de leur histoire. Ils croient que leur vision superficielle est la réalité. Oui, il y a eu des tendances conservatrices dans l’Église catholique qui ont marqué l’histoire du Québec, mais il y a eu également l’Action catholique!», nuance Jennifer.

«Nous avons perdu la capacité d’avoir des discussions civilisées sur ces questions», renchéri Taran. Il remarque cette tendance dans plusieurs pays du monde.

Pour le couple, depuis le débat entourant le projet de «charte des valeurs», le Québec a perdu son statut de nation progressiste. Il se demande que faire lorsqu’il estime qu’une loi n’est pas juste. «Nous ne sommes plus progressistes. C’est clair! Il y a des changements qui nous mènent vers le conservatisme. Il est important que nous redéfinissions qui nous sommes vraiment», selon Taran.

La recherche identitaire est importante pour lui. «L’identité que nous défendons est figée. Or, l’identité n’est jamais fixe!», affirme-t-il.

Jennifer croit que la rencontre avec les autres religions et les cultures différentes aide à mieux nous connaître et à nous comprendre. «Il faut rencontrer plusieurs autres cultures pour comprendre toute la richesse, toute la diversité de la culture québécoise moderne. Or, les médias nous répètent trop souvent que nous devrions avoir peur d’elles», se désole Jennifer.

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