Histoire

Une chercheuse bouscule les idées reçues sur la sorcellerie en Nouvelle-France

L'historienne Stéphanie Pettigrew était de passage à l'Université Laval à Québec le 22 septembre 2016.
L'historienne Stéphanie Pettigrew était de passage à l'Université Laval à Québec le 22 septembre 2016.   (Présence/Philippe Vaillancourt)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2016-10-12 17:23 || Canada Canada

Oubliez les vieilles filles au nez crochu voûtées sur leur marmite en gloussant des élucubrations démoniaques. Bien que cette image de la sorcière soit fort répandue dans l’imaginaire collectif nord-américain, elle n’a pratiquement rien à voir avec la réalité qui prévalait à l’époque au Québec. C’est ce que s’évertue à démontrer une jeune chercheuse dont la recherche doctorale porte sur la sorcellerie en Nouvelle-France.

C’est dans le cadre d’un cours d’histoire qu’elle enseignait que Stéphanie Pettigrew est tombée sur le procès de Jean Campagna à Beaubassin, en Acadie. Arrêté en 1684 et accusé de sorcellerie, on lui reprochait la mort de son employeur et d’une femme qui avait refusé ses avances. On disait également qu’il avait provoqué la mort de bêtes et causé l’échec d’une récolte. Il fut finalement innocenté par le Conseil souverain à Québec. On réalisa en cours de route que tous ceux qui témoignaient contre Jean Campagna lui devaient de l’argent…

«J’ai été surprise de voir qu’il y avait des procès de sorcellerie en Nouvelle-France, parce que personne n’en parle vraiment», explique la Néo-brunswickoise en évoquant ce cas qui lui servit de point de départ.

Un cadre juridique particulier

En approfondissant ses recherches, elle a réalisé que la Nouvelle-France a pourtant connu dix-neuf procès pour sorcellerie. Leur point commun?

«L’amour», précise la chercheuse. «Et les hommes.»

En effet, sur les dix-neuf procès recensés, quinze concernaient des hommes.

Mais attention: ces procès avaient malgré tout un aspect pragmatique. D’une part, parce que la loi française rendait un appel obligatoire en cas de condamnation à mort. Et d’autre part, dans les cas précis de sorcellerie, parce qu’elle n’admettait pas comme preuve une manifestation spectrale, c’est-à-dire un type de preuve basé sur des visions et des interprétations surnaturelles. De telles «preuves» furent d’ailleurs utilisées dans le célèbre cas des sorcières de Salem, en Nouvelle-Angleterre.

Autrement dit, affirmer que son voisin se transforme en chèvre ne suffisait pas pour obtenir une condamnation en Nouvelle-France… Les preuves devaient au contraire être concrètes: démontrer que l’accusé possédait une potion ou un philtre, par exemple.

Selon la chercheuse de la University of New Brunswick, ces restrictions juridiques ont pu encourager un abandon progressif des procès pour sorcellerie en faveur de procès plus tangibles pour empoisonnement ou blasphème.

Autre caractéristique de la sorcellerie en Nouvelle-France, aucun des procès recensés dans sa recherche ne s’est soldé par l’exécution de l’accusé. Même s’il s’en est fallu de peu.

C’est notamment le cas de Yacinthe Gabriel Le Bon, un soldat logeant à Louisbourg en 1753. Un soir où il avait trop bu, il a remarqué que les fleurs n’étaient pas disposées comme d’habitude sur l’autel de la chapelle. Il s’est coupé en voulant les replacer. En attrapant son mouchoir pour contenir la coupure, il a fait tomber un os de poulet et un oignon de sa poche. Trop saoul pour parvenir à ses fins, il alla simplement se coucher. Mais le lendemain matin, les vestiges de son passage de la veille – saleté, sang, nourriture, bris – laissaient croire qu’il avait volontairement profané le lieu. Il évita de peu la peine de mort, mais fut condamné à l’exil.

Si de telles histoires paraissent aujourd’hui gentiment inoffensives, elles en disent long sur la société de l’époque et sur notre rapport à l’histoire.

«Il n’y avait quasiment rien comme recherche sur ces procès», observe Mme Pettigrew, qui note cependant un récent regain d’intérêt pour cette part occultée de l’aventure française en Amérique du Nord.

«Il y a bien eu quelques publications dans les années 60, mais depuis, quasiment rien. Et ça me surprenait, parce qu’il y a tellement d’intérêt pour les cas de sorcellerie à Salem et en Europe. Mais nous, en Nouvelle-France, rien. Ça m’a frappé», dit-elle.

Stéréotypes et marginaux

Le chercheuse confie devoir parfois se buter aux stéréotypes bien ancrés au sujet des sorcières. Mais surtout, elle doit constamment remettre en question une historiographie qui a longtemps ignoré les sources primaires.

«Ainsi, s’il s’agit d’un procès contre les hommes, ça ne cadre pas dans le stéréotype, alors on l’ignore. Ça ne peut pas exister, car on pensait que c’étaient les femmes qui étaient accusées!», illustre-t-elle.

«L’historiographie de la Nouvelle-France est un peu trop nationaliste. On se concentre trop sur le bord du bon catholique et on ne regarde pas les marginaux», poursuit l’historienne.

«Notre histoire a été écrite par des prêtres et des laïcs fortement catholiques. Et je pense que c’est une des raisons pour lesquelles la sorcellerie a été ignorée, croit-elle. Parce que ceux qui sont accusés de blasphème et de sorcellerie, ce n’est pas quelque chose qu’on voulait inclure dans notre trame narrative. Selon moi, les inclure contribue à notre héritage culturel.»

«Mais c’est quelque chose qui continue à arriver même aujourd’hui: la marginalisation de ceux qui ne se conforment pas et qui restent en dehors de la société. Et si on regarde notre histoire, on se dit: ‘ça fait longtemps qu’on fait ça, peut-être qu’on devrait changer nos habitudes un peu’, au lieu de dire ‘on a toujours été un État catholique et on va toujours être un État français catholique », ajoute Mme Pettigrew.

 

du même auteur

«Nous pensons que le projet de loi 21, tel qu’il est rédigé actuellement, nourrira la crainte et l’intolérance, plutôt que de contribuer à la paix sociale», dit l’Assemblée des évêques catholiques du Québec.
2019-06-14 12:23 || Québec Québec

Le projet de loi 21 nourrit «crainte et intolérance» selon les évêques

Intérieur de l'église Sainte-Agnès, à Lac-Mégantic.
2019-06-10 11:40 || Québec Québec

Sherbrooke: un nouveau «prêtre», pas «curé», précise l’archidiocèse

L’archidiocèse de Québec a présenté le 4 juin sa nouvelle directrice des communications, Valérie Roberge-Dion.
2019-06-04 16:05 || Québec Québec

Nouvelle directrice des communications pour l'archidiocèse de Québec

articles récents

Pascal Siakam (43) affronte Draymond Green (23) le 30 mai 2019 dans le premier duel de la finale de la NBA opposant les Raptors de Toronto aux Golden State Warriors.
2019-06-10 09:52 || Monde Monde

D'un séminaire camerounais à la NBA

L’Association des scouts du Canada a décidé, après une vaste consultation auprès de ses membres, de laïciser l’ensemble de sa structure, y compris les textes de sa loi et de la promesse scoute.
2019-06-07 10:51 || Canada Canada

«Toujours prêts!», avec ou sans Dieu

C’est l’équipe gagnante de la catégorie des 18 à 21 ans qui a volé la vedette. Il s’agit des Soul Sisters, composée uniquement de filles, qui a remporté la coupe sans gagner un seul match.
2019-06-03 16:30 || Québec Québec

Un tournoi de hockey où les valeurs valent plus que les buts