Voyage du pape au Mexique

Vivre sa foi après l'enfer des gangs à Ciudad Juarez

Esteban Gabriel Alanis, 23 ans, s'adresse à un groupe de jeunes de la paroisse Corpus Christi de Ciudad Juarez le 31 janvier 2016.
Esteban Gabriel Alanis, 23 ans, s'adresse à un groupe de jeunes de la paroisse Corpus Christi de Ciudad Juarez le 31 janvier 2016.   (CNS photo/David Maung)
2016-02-17 11:30 || Monde Monde

Aujourd’hui âgé de 23 ans, Esteban Alanis a longtemps été membre d’un gang de rue qui faisait la pluie et le beau temps dans l’un des faubourgs ouvriers de Ciudad Juarez, une ville mexicaine située à la frontière des États-Unis et que plusieurs qualifiaient jadis de «capitale mondiale du meurtre».

Alanis et ses amis gangsters accostaient des étrangers dans le rue et les détroussaient de leurs portes-feuilles et téléphones cellulaires. C’était, dit-il, une manière «facile» de s’enrichir, de prouver sa valeur aux membres du gang et de mener une vie de petit caïd où les filles et les soirées bien arrosées occupaient toute la place.

Après avoir survécu à une fusillade devant sa résidence, en 2010, Alanis a décidé de consacrer sa vie à Dieu. Il a dès lors tourné le dos à sa vie de gangster et au cycle de violence qui gangrène perpétuellement la ville de Ciudad Juarez.

Alors que la fusillade faisait rage, Alanis a prié Dieu et il lui a promis que, s’il survivait, il quitterait définitivement sa vie de gangster. Aujourd’hui agent de pastorale dans la paroisse Corpus Christi de Ciudad Juarez, Alanis admet que ce face-à-face avec la mort a été «le début de sa conversion».

Les séquelles de la violence

Autrefois qualifiée de «capitale mondiale du meurtre», Ciudad Juarez tente de se débarrasser de cette image peu flatteuse et surtout, d’agir sur les causes de cette violence endémique. Jusqu’à tout récemment, cette ville mexicaine située à la frontière du Texas était l’une des plus violentes au monde. Les gangs rivaux et les cartels de la drogue tentant de contrôler le trafic de stupéfiants en direction des États-Unis se sont livrés à une guerre implacable qui a tué près de 10 000 personnes entre 2008 et 2012.

Les gangs de rue et les organisations criminelles opéraient jusque-là à l’échelle locale et s’enrichissaient par le biais de kidnappings, de braquages et d’extorsion. Or, au plus fort de la guerre des gangs, ces activités criminelles leur permettaient avant tout de financer les affrontements armés avec les bandes rivales. Les bains de sang se multipliant, les gangs étaient constamment à la recherche de forces fraîches, c’est-à-dire des jeunes hommes prêts à se transformer en «chair à canon».

«Le crime organisé a séduit un grand nombre de jeunes», affirme Mario Dena, président de la Table ronde de la sécurité, un organisme citoyen de Ciudad Juarez. «Ils ont cru, à tort, qu’ils s’enrichiraient facilement en se joignant à un gang.» Ces jeunes gens ignoraient ce qui les attendait. «C’est pour ça qu’il y a eu un si grand nombre de victimes» lors de ce conflit.

À Ciudad Juarez, la spirale de la violence a connu un sommet en 2010. Cette année-là, des gangsters avaient ouvert le feu lors d’une fête d’anniversaire, fauchant ainsi la vie de 15 personnes innocentes. Toute la nation mexicaine avait été outrée par ce carnage.

Depuis, la situation s’est grandement améliorée à Ciudad Juarez, note Mario Dena. La ville a en effet enregistré une chute de 92% de son taux d’homicides. Selon Mario Dena, le nombre élevé de victimes et l’incarcération de plusieurs gangsters a eu pour effet de faire chuter drastiquement la criminalité dans cette ville mexicaine.

Face à la criminalité

Aux yeux des autorités ecclésiales, la criminalité s’est certes grandement atténuée à Ciudad Juarez. Mais le problème demeure lancinant.

«Il n’est pas rare de voir des enfants d’à peine 12 ans être recrutés [par des membres du crime organisé]», affirme le père Juan Carlos Quirarte, un religieux salésien qui siège sur la Table ronde de la sécurité de Ciudad Juarez.

Ces jeunes-là, ajoute-t-il, «n’ont pas beaucoup d’alternatives. Ils en viennent donc à idéaliser la vie de gangster». Le père salésien reconnaît qu’il «n’est pas facile de dire à ces jeunes : ‘Allez, complétez-vos études: une belle carrière vous attend’». Alors qu’ils ont devant eux des criminels qui «ont facilement accès à de l’argent et qui détiennent le pouvoir» dans cette ville. Tout ça, admet-il, est très «séduisant» pour des jeunes sans issue.

La paroisse de Corpus Christi a longtemps été confrontée à la criminalité endémique de la ville. Des bandits ont déjà volé la cloche de l’église paroissiale. Sans oublier les paroissiens qui se faisaient voler leur voiture pendant qu’ils assistaient à la messe.

Déterminé à endiguer cette criminalité, le curé Roberto Luna a d’abord tenté de mieux connaître ses propres paroissiens. Établie dans un faubourg ouvrier, la paroisse de Corpus Christi est fréquentée par des travailleurs et travailleuses d’usines, de jeunes migrants pour la plupart. Près de 80% de ses paroissiens ne sont pas des natifs de Ciudad Juarez, ni même de l’État du Chihuahua. Ils proviennent donc d’un peu partout au Mexique.

Une paroisse aux portes ouvertes

Le père Luna s’est donc fixé comme objectif de développer un sentiment d’appartenance, de fraternité et de sécurité au sein de sa paroisse. «Je veux que les gens sentent que cette paroisse est leur maison et qu’ils peuvent s’y sentir comme chez eux.» Cette approche a fini par porter fruit. Tant et si bien qu’il a récemment décidé de laisser les portes de l’église déverrouillées et de retirer les grilles de sécurité qui entouraient le bâtiment.

«Le pape François a récemment fait l’éloge d’une Église dont les portes seraient grandes ouvertes. Je me suis dit : ‘‘Ça y est : je vais déverrouiller et ouvrir les portes de l’église’’. Et vous avez quoi: rien [de répréhensible] ne s’est produit!»

Le père Luna a aussi fait de l’éducation à la foi sa toute première priorité pastorale. Les cours de catéchèse n’avaient habituellement lieu que le samedi. Or, les ouvriers et ouvrières ne parvenaient pas toujours à assister à ces cours en compagnie de leurs enfants.

Le père Luna a donc modifié l’horaire des cours de catéchèse offerts par la paroisse afin de tenir compte des quarts de travail propres aux ouvriers d’usine. «Personne ne peut invoquer des problèmes de conflit d’horaires, puisque nous enseignons désormais le catéchisme à tous les jours», ajoute le prêtre.

Un prêtre proche des jeunes

Les initiatives pastorales du père Luna ont développé un sentiment d’appartenance au sein de sa paroisse. Le charisme du prêtre, son dynamisme et son attitude décontractée ont d’ailleurs rendu l’église paroissiale de plus en plus populaire, y compris auprès des jeunes.

«Ce prêtre est vraiment dynamique. Ses messes sont tout sauf ennuyantes!», affirme Francisco Ramos. Aujourd’hui âgé de 20 ans, le jeune homme ne tarit pas d’éloges à l’égard de l’équipe de pastorale jeunesse du père Luna. Ceux-ci l’ont non seulement poussé à terminer ses études secondaire, mais aussi à faire la paix avec ses parents, après une enfance très turbulente.

Les jeunes sont de plus en plus nombreux à fréquenter la paroisse. Vingt-trois d’entre eux se sont massés dans l’église, en plein dimanche, pour assister au parcours de catéchèse de confirmation animé par Esteban Alanis.

Le parcours d’Esteban Alanis

Le gangster repenti complète présentement des études en génie industriel, en plus de travailler dans une usine de pièces d’auto.

Sa vie n’a pas toujours été un long fleuve tranquille. Il se souvient de l’époque pas si lointaine où les gangsters étaient omniprésents dans les rues du voisinage.

«J’étais alors placé devant un choix: devenir un agresseur ou une victime», se souvient-il. «Tous mes amis étaient membres de l’un de ces gangs. Il étaient adulés et admirés.»

Le jeune s’est alors prêté à toutes les initiations auxquelles le soumettaient les membres du gang: s’attaquer à des gens, voler et braquer les gens du voisinage.

«Tous ceux qui s’opposaient à nous, nous leur foutions une raclée», se souvient-il.

Durant ces années de délinquance, il ne fréquentait guère l’église, sauf parfois pour s’approcher des «filles» des associations juvéniles de la paroisse. Puis il y eut la fusillade et la promesse qu’il fit à Dieu. Il commença alors à s’engager dans la vie paroissiale.

Comme bien des gens à Ciudad Juarez, Esteban Alanis trépigne d’impatience à l’idée de voir la pape leur rendre visite. «J’espère qu’il m’encouragera à poursuivre mon travail auprès des jeunes du voisinage», dit-il.

Lorsqu’il visitera Ciudad Juarez, le 17 février, le pape François s’attardera sans doute aux enjeux qui préoccupent les gens de la région. Ainsi en est-il des vagues migratoires, de la violence criminelle et de la dure réalité des travailleurs industriels de cette ville frontalière.

David Agren, Catholic News Service
Trad. et adapt. Présence/Frédéric Barriault

 

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