Chronique de Jocelyn Girard

Storytelling d’échecs, entre Netflix et l’Église

«Aujourd’hui, l’Église ne raconte plus d’histoires, ou si peu. C’est davantage à son sujet qu’on se raconte des histoires, des histoires à faire peur. C’est à ce niveau qu’un changement doit intervenir», note Jocelyn Girard dans une réflexion née de l'engouement pour les échecs suscité par The Queen
«Aujourd’hui, l’Église ne raconte plus d’histoires, ou si peu. C’est davantage à son sujet qu’on se raconte des histoires, des histoires à faire peur. C’est à ce niveau qu’un changement doit intervenir», note Jocelyn Girard dans une réflexion née de l'engouement pour les échecs suscité par The Queen   (Pixabay)
Jocelyn Girard | Chroniqueur
Chroniqueur
2020-12-07 15:58 || Québec Québec

Je ne sais pas s’il vous est arrivé de visionner la série Le jeu de la dame (The Queen’s Gambit) sur Netflix. Il s’agit d’une fiction mettant en vedette une jeune orpheline qui, au milieu des années 60, se prend de passion pour les échecs au point de battre un à un tous les grands champions du monde. La série s’avère captivante en dépeignant un monde peu connu du grand public, compte tenu de la faible popularité des compétitions d’échecs.

Mais ce qui me procure l’idée de cette chronique, ce sont les statistiques étonnantes publiées par The Insider au sujet de cette série qui a été visionnée, un mois seulement après sa sortie le 23 octobre 2020, par plus de 62 millions de ménages.

Dans la semaine où elle a été mise en ligne, les recherches sur Google avec le mot « échec » ou « comment jouer aux échecs » ont augmenté soudainement de manière phénoménale. Le site de ventes eBay a noté une augmentation de 273 % des requêtes pour des jeux d’échecs, dix jours après le lancement. Le roman qui a servi d’inspiration pour la série, publié il y a 37 ans, est devenu soudainement un best-seller selon le New York Times. Les sites de jeu d’échecs en ligne ont aussi connu un engouement inattendu de l’ordre de cinq fois le nombre habituel!

Tous ces chiffres montrent bien le pouvoir d’influence des médias de divertissement comme Netflix. En l’espace de quelques jours, The Queen’s Gambit a révolutionné tout un monde de passionnés qui n’étaient jamais parvenus à produire un tel intérêt pour leur jeu.

Le pouvoir des récits

Des études ont été menées depuis plusieurs années sur le storytelling. Des méthodologies ont été élaborées grâce à ces recherches dans le but de contribuer à opérer des petites révolutions dans les entreprises à partir du pouvoir des histoires personnelles. Il existe un consensus sur le fait que raconter ce qui s’est passé produit un effet immédiat: ce qui est vécu devient connu par un tiers. Dès lors, il est possible d’agir sur les effets, mais l’histoire ainsi connue peut aussi devenir matière à partager.

Les histoires affectent les personnes qui les écoutent en modifiant leurs perceptions. Les récits révèlent plusieurs éléments: les valeurs et les qualités des protagonistes, leurs aptitudes et leurs attitudes en certaines situations, leurs dispositions à la résilience ou non, leurs forces et leurs faiblesses. Même si les récits sont toujours subjectifs, il est souvent possible d’en tirer des éléments factuels.

Plusieurs autres fictions, produites ici au Québec, semblent trouver leur niche aujourd’hui grâce à la mise en récits. Elles fournissent les sujets des discussions lors des pauses au bureau, les gens s’emballent pour l’un ou l’autre des personnages. On se prend à les détester ou à les adorer. Il arrive qu’un événement vienne renverser le jugement qu’on avait sur une figure honnie!

Ce que l’Église ne sait plus faire

La Bible est un recueil d’histoires fascinantes. Des peuples entiers s’en sont inspirés pour organiser leurs sociétés. On ne peut guère nier que l’Europe a été façonnée par la tradition judéo-chrétienne et que celle-ci a rayonné dans l’ensemble de ses colonies, y compris chez nous. Il a bien fallu que des hommes et des femmes sachent reprendre ces histoires pour qu’elles soient tellement imbriquées dans la culture qu’elles continuent d’inspirer beaucoup de grandes fictions.

Mais l’Église a peut-être perdu ce pouvoir du récit, lui substituant son expertise dogmatique et ses codes moraux. Tant qu’elle avait le pouvoir d’imposer ses doctrines et sa morale, les gens devaient bien se résigner à l’écouter. À partir du moment où ce pouvoir s’étiole, ce sont d’autres histoires qui s’inscrivent dans l’esprit des gens.

À la pause, au travail, ou en rencontrant des gens sur la rue, on se raconte des choses sur l’Église. Comme dans une fiction, on y trouve des personnages à aimer et d’autres à détester comme ce prêtre condamné à Montréal pour pédophilie, tous ceux qui l’ont protégé et d’autres qui ont fermé les yeux sur ses agissements pour le laisser manœuvrer à sa guise. Mais la différence est que cette histoire est vraie.

Le rapport Capriolo est digne d’une télésérie. Mais à l’inverse de The Queen’s Gambit, les récits qu’on y trouve n’attireront pas de nouveaux adeptes du jeu ecclésial. Ils ne pourront qu’en éloigner davantage et convaincre un grand nombre de ne plus jamais y revenir.

Aujourd’hui, l’Église ne raconte plus d’histoires, ou si peu. C’est davantage à son sujet qu’on se raconte des histoires, des histoires à faire peur. C’est à ce niveau qu’un changement doit intervenir.

Des histoires positives à raconter, les gens d’Église en ont pourtant à profusion! Il y a un potentiel énorme dans le vécu des baptisés et des communautés. Il y a encore plein d’engagements réels de la part de passionnés de l’Évangile qui, par exemple, offrent chaque jour leur soutien aux mal pris de la société.

Entendre ce que ces gens ont à raconter pourrait être une vraie thérapie pour aider la société à voir l’humanité autrement. Car elle n’est pas en train de s’effondrer et de se perdre. Au contraire, elle se guérit et se relève constamment, au quotidien, par des petites histoires qui gagneraient à être racontées. Parions qu’elles sauraient alimenter nos discussions lors des pauses au travail ou lors des rencontres conviviales…

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