Entrevue avec Stéphane Berthomet

Terrorisme: l’aspect religieux n’est plus qu’un prétexte

Stéphane Berthomet.
Stéphane Berthomet.   (Courtoisie S. Berthomet/Photo Mathieu Rivard)
Yves Casgrain | Journaliste
Journaliste
2016-09-07 10:02 || Québec Québec

Derrière la figure médiatique du soldat djihadiste se cache un cancre en matière de religion. Voilà ce qu’observe Stéphane Berthomet, codirecteur de l’Observatoire sur la radicalisation et l’extrémisme violent (OSR) et auteur du livre La Fabrique du djihad : radicalisation et terrorisme au Canada.

Selon le spécialiste des questions policières et sécuritaires, en Occident, le rôle de la religion dans les actions terroristes liées à des organisations comme Daech et Al-Qaïda a évolué avec le temps, se simplifiant au point de ne devenir qu’un prétexte.

«Aujourd’hui, nous constatons que l’aspect religieux et la connaissance religieuse sont extrêmement minimes chez les terroristes. Il y a une véritable évolution quant à la place de la religion comme motivateur d’un passage à l’acte en Occident. C’est un énorme changement.»

L’expert avance que les réseaux sociaux apportent la preuve de cette évolution.

«Finalement, la religion ne devient qu’une excuse, qu’une simple motivation, exactement comme dans certaines organisations politiques à l’idéologie raciste ou suprémaciste.»

«On ne s’embarrasse pas de pratiques religieuses compliquées. On ne s’embarrasse pas d’un apprentissage religieux compliqué ni d’une connaissance approfondie de la religion et de ses fondements. Cela n’est pas intéressant pour les recruteurs. Ce qui les intéresse, c’est de convaincre la recrue que, puisque la religion le demande, il faut faire ceci ou cela. Finalement, la religion ne devient qu’une excuse, qu’une simple motivation, exactement comme dans certaines organisations politiques à l’idéologie raciste ou suprémaciste.»

Des mouvements religieux

Toutefois, celui qui a déjà travaillé à la lutte policière antiterroriste en France souligne que les organisations terroristes islamistes demeurent des mouvements religieux.

«Daech et Al-Qaïda s’identifient tous les deux à la religion musulmane. La question du terrorisme islamiste est avant tout une guerre confessionnelle. La meilleure preuve en est que, lorsque les États-Unis ont quitté l’Irak après la deuxième invasion, ce qui a relancé le terrorisme, ce sont les guerres confessionnelles.»

Ces guerres confessionnelles ont également comme théâtre opérationnel les différentes mosquées en Europe et en Amérique du Nord. Des islamistes radicaux tentent de noyauter ces lieux de prière afin de gagner le plus de fidèles possible à leur cause.

«Nous savons que le processus de fonctionnement de ces organisations-là, c’est de prendre le contrôle des mosquées via les conseils d’administration et par les moyens financiers. En France, il y a beaucoup de mosquées qui se sont retrouvées avec cette problématique.»

Une lutte délicate

Stéphane Berthomet est d’avis que la lutte contre les idées et les discours extrémistes de ces organisations religieuses est délicate au sein d’une démocratie comme la nôtre.

«Nous devons lutter contre les discours haineux, contre les prêches qui incitent à la violence ou à faire le djihad. Cependant, il faut le faire en tenant compte de la liberté d’expression. C’est une problématique très complexe.»

Devant des lois qui interdisent, par exemple, le port du voile sur la place publique, le spécialiste qui a longtemps travaillé en France se positionne nettement contre.

«Si l'on fait une loi qui ne résout pas une problématique et qui finalement crée des tensions chez les victimes de cette problématique, à mon avis ce n’est pas une bonne loi.»

«Je suis contre le port de signes religieux dans tout ce qui relève de l’autorité publique. Je prône l’interdiction de toute forme de prosélytisme religieux dans les espaces qui appartiennent à l’État et où des gens sont en autorité. En ce qui concerne l’espace public, j’ai une position plus ouverte, par réalisme. Si je me réfère à la France, que je connais bien, on a environ 2 000 femmes qui portent la burka. Quand la loi interdisant le port de la burka sur la voie publique a été votée, ce nombre a baissé, mais il est rapidement revenu à 2 000. Le résultat n’a pas été très évident, car non seulement on n’a pas limité le port de la burka mais on a créé une pression supplémentaire chez ces femmes qui sont souvent sujettes à des pressions. On a pris ces femmes en otage dans ce débat. Si l'on fait une loi qui ne résout pas une problématique et qui finalement crée des tensions chez les victimes de cette problématique, à mon avis ce n’est pas une bonne loi.»

La lutte contre ces mouvements idéologiques extrémistes doit aussi passer par les médias et les réseaux sociaux, avance Stéphane Berthomet.

«J’ai vu l’évolution de la diffusion du message radical sur les réseaux sociaux. Non seulement ce message qui fait appel à la violence sous toutes ses formes est diffusé avec une extrême liberté, mais en plus, malheureusement, les médias sociaux ne font pas leur part du travail pour empêcher sa diffusion. Ils travaillent avec un manque de discernement évident. Il y a beaucoup de comptes Twitter qui luttent contre la radicalisation qui se font fermer, alors que des comptes extrêmement radicaux qui diffusent des images excessivement violentes de décapitations restent actifs. Il y a une problématique concernant la façon dont fonctionnent les médias sociaux.»

Selon l’expert, les médias traditionnels participent également à la diffusion de ce message.

«Ils ont encouragé cet imaginaire du soldat djihadiste, du guerrier d’Allah. Ils ont contribué à créer cette mythologie qui a été mise en place par Al Qaïda et qui est maintenant reprise par Daesh. Pour moi, nous sommes victimes d’un tapissage idéologique qui est entré très profondément dans le tissu social, et ce, par l’intermédiaire des médias traditionnels et des réseaux sociaux.»

 

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