Jordan Cantwell en immersion française à Québec

Tête-à-tête entre la modératrice de l'Église Unie et la paroisse Saint-Pierre

  • La modératrice de l'Église Unie du Canada, Jordan Cantwell (avant-plan) était de passage à Québec il y a quelques jours.
  • Une délégation de cinq pasteures et dirigeantes de l'Église Unie du Canada a effectué un stage d'immersion française au cours de la première semaine de mars.
  • La pasteure de la paroisse francophone Saint-Pierre, Darla Sloan, donnant des explications sur le rapport des Québécois à la religion.
  • La modératrice de l'Église Unie, Jordan Cantwell (gauche) et la pasteure de la paroisse anglophone Chalmers-Wesley chantant des classiques du répertoire protestant.
  • Le groupe de pasteures et de paroissiens a prié, chanté et échangé sur la réalité des francophones protestants de Québec.
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2016-03-10 14:25 || Québec Québec

Les rires résonnent dans l’ambiance feutrée du temple Chalmers-Wesley, dans le Vieux-Québec. Une dizaine de femmes confortablement installées dans les bancs discute gaiement en français tandis que les derniers rayons de soleil de la journée filtrent à travers les vitraux. Cette scène apparemment banale est au contraire extraordinaire, puisque le groupe est surtout constitué de dirigeantes anglophones de l’Église Unie du Canada. Dans une Église où le fait francophone a toujours été marginal et où peu de dirigeants s’expriment dans la langue de Molière, le symbole est fort.

En cette première semaine du mois de mars, une délégation de l’Église Unie est de passage à Québec pour une semaine d’immersion linguistique et culturelle. Ces femmes qui occupent des postes clés au sein de la plus grande Église protestante au pays cherchent à mieux saisir la réalité des protestants francophones dans cette partie du pays. Parmi elles, on compte des pasteures de Montréal, de l’Ontario et du Nouveau-Brunswick.

Mais c’est surtout la présence de la modératrice de l’Église Unie, Jordan Cantwell, qui fait tourner les têtes. Élue à ce poste lors du Conseil général de l’Église Unie en août 2015, la pasteure Cantwell incarne le visage public de l’Église au Canada, en prenant notamment la parole sur divers enjeux nationaux. Peu après son élection, elle avait confié vouloir améliorer son français afin de rendre plus tangible le bilinguisme de l’Église.

Car bien qu’officiellement bilingue, l’Église Unie demeure une institution largement anglophone. Les francophones y évoluent en étant à la fois minoritaires dans un contexte québécois où le christianisme est essentiellement catholique romain, et minoritaires au sein de leur propre Église. En près de 100 ans d’existence, l’Église Unie n’a jamais eu de modérateur réellement bilingue.

Mais cela semble être sur le point de changer.

Plongeon dans la réalité francophone

En compagnie de quelques paroissiens, de la pasteure de la paroisse francophone Saint-Pierre de Québec, Darla Sloan, et de sa vis-à-vis pour la paroisse anglophone, Leigh Sinclair, elles jouent à un jeu de rôle qui consiste à recréer des situations vécues avec les touristes qui sillonnent les rues de la Vieille Capitale. L’objectif: comprendre les relations complexes des Québécois avec la religion. Les talents de comédienne de Darla amusent la galerie, notamment lorsqu’elle exagère un fort accent québécois.

Elles évoquent tour à tour des expériences pastorales. Jordan Cantwell raconte une anecdote sur le partage d’un bâtiment avec la communauté catholique. «Leur église est…». Elle cherche le mot français. «Kaput?», risque-t-elle, faisant rigoler le groupe.

En ce 2 mars tempétueux, peu de paroissiens se déplacent au 5 à 7 organisé pour rencontrer la modératrice. Le groupe choisit de poursuivre la discussion dans un cadre plus intime, au sous-sol de l’église où un salon est aménagé.

Devant les invités disposés en cercle, la pasteure Darla Sloan résume l’histoire de la paroisse Saint-Pierre, qui a vu le jour dans les années 1980, et qui demeure pour elle «une création de l’Esprit». Dans le Québec post-référendaire d’alors, l’instauration d’un culte francophone était une manière de «dire non au repli sur soi» de certains protestants anglophones, fait-elle valoir.

Le groupe entonne en français quelques classiques du répertoire protestant et Darla distribue de la documentation ecclésiale francophone afin de faciliter le passage vers le français. Le message que la paroisse cherche à faire passer à la modératrice est clair: le rôle spirituel et social joué par la paroisse de Québec est important et mérite un soutien de l’Église nationale.

L’élocution est parfois ardue pour ce groupe majoritairement anglophone, mais chacun se fait un point d’honneur de ne parler qu’en français, un engagement qu’elles tiendront tout au cours de la soirée.

Incertitude sur l’avenir de Saint-Pierre

Cette visite survient alors que l’Église Unie du Canada s’engage dans un processus de Révision globale, qui consiste à repenser ses structures et sa manière d’accomplir sa mission spirituelle. Le processus, approuvé lors du Conseil général qui se tenait à Terre-Neuve l’été dernier, soulève toutefois plusieurs inquiétudes en raison des coupures de plusieurs millions de dollars qui devront être faites dans les finances de l’Église nationale.

Une paroisse comme Saint-Pierre bénéficie d’un soutien financier national. Au sortir du Conseil général en août, plusieurs francophones se demandaient quel avenir attend les ministères en français qui ont besoin d’argent pour se développer.

Dans un décor digne d’un chalet canadien, les paroissiens qui sont venus rencontrer ces dirigeantes insistent sur l’importance de cette communauté protestante dans leur vie.

«Quand je suis venue ici, personne ne m’a demandé si j’étais mariée, si j’avais des enfants, si j’étais homosexuelle. On m’a accueilli comme j’étais», explique avec émotion une paroissienne de longue date, Marie-Andrée Babin.

Le plus jeune du groupe ce soir-là ne fréquente l’Église Unie que depuis quelques mois. Raphaël Pérusse explique que son choix laisse ses parents perplexes, lui qui vient d’une famille catholique. Il termine sa dernière année de baccalauréat en théologie à l’Université Laval. Il salue la qualité de l’accueil et l’esprit de communauté qui règne dans la paroisse.

«Le temps que nous prenons pour partager un café, c’est précieux. Oui, je viens rencontrer le Seigneur, mais je viens aussi rencontrer la communauté», confie-t-il, ne cachant pas sa déception face à son expérience paroissiale catholique. Il finit tout de même par admettre qu’il trouve parfois que l’église «manque de statues», ce qui lui attire quelques taquineries.

Les deux pasteures de la paroisse francophone Saint-Pierre et de la paroisse anglophone Chalmers-Wesley décrivent les frictions qui existent entre les deux communautés qui partagent le temple dans le Vieux-Québec. Deux communautés chrétiennes qui n’ont pas toujours la même vision sur certains dossiers, dont celui du mariage homosexuel. Si Saint-Pierre se définit comme une paroisse «inclusive» prête à mettre le drapeau de la cause homosexuelle dans le temple, c’est loin d’être le cas pour la paroisse anglophone. Darla Sloan et Leigh Sinclair se désolent de ces tensions mais ne jettent pas l’éponge. Elles constatent que l’expression des désaccords entre les fidèles se matérialise parfois autour de frictions sur le partage du stationnement de l’église. L’arbre qui cache la forêt…

La passion d’une communauté

Elles saluent cependant le goût prononcé de la communauté francophone pour les discussions théologiques. Un goût qui viendrait du fait d’avoir choisi de devenir protestant. «L’autre jour, nous étions neuf à discuter de la prédication dans le bureau de Leigh!», indique la pasteure Sloan en riant.
Avant que la rencontre ne tire à sa fin, Marie-Andrée Babin tient à prendre la parole. «Je t’aime beaucoup Jordan. Là, je parle à la modératrice», dit la paroissienne. «Il faut continuer les ministères en français», insiste-t-elle avec gravité.

Jordan Cantwell écoute attentivement. Mais la modératrice de l’Église Unie n’a ni le mandat ni le pouvoir d’imposer des décisions à l’Église nationale.

«Mon rôle, répond-elle en prenant soin de bien choisir ses mots, est d’allumer un feu dans les cœurs de toute l’Église. Et de donner l’espoir que nous pouvons faire quelque chose de plus grand que ce que nous faisons maintenant. Nous devons ouvrir nos cœurs à ceux qui sont aux marges. Et les francophones sont aux marges.»

Puis, hochant la tête, elle ajoute : «Une Église bilingue est une richesse».

 

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