Radicalisation des jeunes

Un pédopsychiatre explore les racines du mal

Le pédopsychiatre montréalais Nagy Charles Bedwani.
Le pédopsychiatre montréalais Nagy Charles Bedwani.   (Présence/Yves Casgrain)
Yves Casgrain | Journaliste
Journaliste
2017-02-08 14:54 || Québec Québec

Le pédopsychiatre montréalais Nagy Charles Bedwani n’a pas été surpris par l’attentat contre le Centre culture islamique de Québec le 29 janvier. L’auteur du livre De la violence et des jeunes (Médiaspaul, 2016), dans lequel il aborde entre autres la question des jeunes radicalisés, croit que la rencontre entre le fondamentalisme islamiste et le fondamentalisme chrétien fait de l’Occident un terreau fertile à la radicalisation des adolescents.

Chrétien originaire d’Égypte, le docteur Bedwani vit au Québec depuis quarante ans. Bien que de nature optimiste, il est préoccupé par une société qui ne parvient pas à surmonter ses démons. Afin de mieux saisir la profondeur du mal qui ronge les hommes, il puise autant dans la science que dans sa foi.

«J’ai toujours senti un accueil et une présence bienveillante à mon égard. Il y a ici une ouverture aux autres qui se confirme quotidiennement.» Toutefois, il remarque, depuis quelques années, la montée des extrêmes et des idéologies sectaires. Il souligne que la popularisation des idées extrémistes coïncide avec l’arrivée du Village global.

«Le Village global me fait penser à cette planète où vit Jabba, personnage de la populaire série cinématographique, La Guerre des étoiles. Cette planète est comme un immense bazar. On trouve tout ce que l’on veut. Là, tout est relatif, tout est pareil.»

L’ado victime de la mondialisation

Selon le pédopsychiatre, la première victime de la mondialisation est l’adolescent. «À cet âge, le cerveau n’est pas encore totalement développé, en particulier la partie qui régularise les pulsions. Elle arrive à maturité vers la fin de l’adolescence.»

Un peu à l’image de l’univers qui se «déplacerait» à une vitesse astronomique, notre société va de plus en plus vite.

«Cette rapidité ne laisse pas le temps aux adolescents de développer leur maturité. On les soumet à des angoisses très grandes sans qu’ils possèdent de points de repère qui puissent les rassurer. Ils se retrouvent pris dans un univers où l’espace-temps est tellement réduit que leur monde pulsionnel, leurs forces intérieures, se retrouvent forcément à passer à l’action. Ils le font sans espace de recul et sans les avertissements qui, normalement, devraient venir des parents, de l’école ou de la société. Ils sont précipités dans la fosse aux lions!»

Sollicités de toutes parts, les adolescents font des choix qui ne sont pas toujours les bons. «Habituellement, ce qui est à connotation négative est beaucoup plus attrayant que ce qui est positif.»

Symbole par excellence de ce Village global, les médias sociaux sont, selon Nagy Charles Bedwani, très mal utilisés par les jeunes. Ceux-ci deviennent entre leurs mains des multiplicateurs d’actes violents comme l’intimidation.

Toutefois, il n’y a pas que les jeunes qui sont sans repères dans ce Village global, les adultes également.

«Bien que je ne sois pas nostalgique du passé, le village d’antan avait l’avantage de proposer des valeurs communes qui apportaient une certaine assurance. Aujourd’hui, c’est un peu comme un centre commercial. Il y a des milliers de valeurs, dont certaines sont fausses. Certains cherchent les valeurs transcendantes sans trop savoir ce qu’ils cherchent au juste. Des gourous et des personnes qui instrumentalisent les croyances leur en offrent tout en ayant des buts très précis, comme obtenir un gain ou un pouvoir accru grâce à des personnes qui les soutiennent dans leur folie.»

Gare à idéaliser le passé

C’est le cas de ceux et celles qui proposent de retourner dans un âge d’or mythique afin de régler les problèmes de cette société ou d’éliminer une partie de l’humanité, pense Nagy Charles Bedwani.

«Prenez Trump, propose-t-il. Il a pris le pouvoir en raison d’idées complètement fausses, mais qui ont été acceptées par plusieurs dans une période où de nombreuses personnes ont perdu leur emploi et se sentent insécurisées devant le terrorisme.»

Les adolescents qui se radicalisent s’imbibent de ce discours et de ceux qui sont relayés par les médias sociaux, alimentant parfois de la haine ou du ressentiment.

Bien que très peu d’études aient été réalisées sur le phénomène de la radicalisation des jeunes, les experts ont quand même remarqué certaines caractéristiques: ils souvent timides, effacés, peu loquaces. Certains peuvent avoir été victimes d’intimidation à l’école. Bref, un profil qui ressemble à celui de bien des auteurs d’attentats et de tuerie au cours des dernières années.

Devant ce constat, le pédopsychiatre lance un appel à la cité. L’école et les pouvoirs en place doivent de manière urgente remettre en vigueur des règles et des balises précises afin de guider les jeunes, et les adultes, à discerner le bien du mal.

Le pédopsychiatre pense que les autorités doivent se pencher très rapidement sur le problème très délicat des discours qui, bien que non criminels, peuvent provoquer chez certains un passage à l’acte. «Intervenir c’est brimer la liberté d’expression. Ne pas le faire c’est ne plus mettre de bornes à l’extrémisme. C’est extrêmement difficile d’équilibrer ces forces-là.»

Il est aussi d’avis que les autorités et le monde de l’éducation doivent faire la promotion du langage modéré. «Le langage modéré n’attire pas comme le langage extrémiste. En général, l’homme n’aime pas les zones grises. Toutefois, il doit apprendre à travailler cet espace-là. Je dis souvent à mes patients qu’entre le zéro et le un il y a une infinité de chiffres. La voie du milieu ne se situe pas dans les extrêmes.»

Mis à jour le 13 février 2017 à 9 h 47.

 

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