En mai 2023, cinq étudiants de l’École des Chutes à Rawdon, du niveau secondaire 1, se lèvent devant leurs camarades de classe et font le salut nazi. La scène est filmée. Dans la vidéo diffusée sur TikTok, la chanson militaire allemande « Erika », très populaire auprès des soldats de la Wehrmacht, se fait entendre. Immédiatement après l’incident, des voix se lèvent pour demander que l’enseignement de l’Holocauste soit rendu obligatoire dans les écoles primaires et secondaires de la province. Deux ans après cet évènement, le statu quo règne toujours.
Interrogé par Présence sur la position actuelle du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport, le responsable des relations de presse Bryan St-Louis a répondu dans un courriel que « le concept de génocide est à l’étude dans trois programmes du domaine de l’univers social au secondaire. »
« Dans un premier temps », poursuit-il, « le concept est intégré dans le programme Histoire et éducation à la citoyenneté du premier cycle, plus spécifiquement dans les contenus tels que « Camp d’Auschwitz » ou « Lois de Nuremberg ». Ensuite, dans le programme Histoire du 20e siècle au deuxième cycle, où il apparaît dans le thème des crises et conflits. Finalement, les génocides sont à l’étude dans le programme Monde contemporain. Celui-ci vise notamment à amener les élèves à saisir la complexité du monde actuel et à s’ouvrir à la diversité des sociétés qui le composent par l’étude de différents problèmes et enjeux du monde contemporain, dont les tensions et les conflits. »
Enseigner l’Holocauste

Cette approche, bien que louable, est critiquée par certains, dont Marc-Olivier Cloutier, responsable des projets éducatifs pour le Programme des mémoires des survivants de l’Holocauste de la Fondation Azrieli. Cet organisme apolitique et à but non lucratif a une mission philanthropique et éducative. Selon M. Cloutier: « Dans un guide à l’intention des professeurs, nous leur conseillons de ne pas comparer les génocides entre eux. Cela aurait comme effet de noyer l’Holocauste parmi les autres génocides. »
Comme plusieurs, il préfère qu’un programme spécial soit créé et enseigné tout au long du cursus scolaire. « Notre position est que nous soutenons l’enseignement de l’Holocauste à partir du secondaire. Cela peut se faire à partir de la cinquième ou de la sixième de l’élémentaire, mais de manière appropriée. »
Cette manière de faire est d’ailleurs adoptée par plusieurs provinces canadiennes. « En septembre, cinq nouvelles provinces vont ajouter à leur curriculum l’enseignement obligatoire de l’Holocauste. Il y a la Colombie-Britannique, l’Alberta, la Saskatchewan, le Manitoba, l’Ontario, le Nouveau-Brunswick », mentionne Marc-Olivier Cloutier.
Ressources et formation
Bien que les experts se réjouissent de cette avancée, ils espèrent que les professeurs appelés à enseigner l’Holocauste puissent être adéquatement formés. « Évidemment, je ne suis pas contre la vertu. Il faut que cela soit enseigné. Cependant, il faut d’abord et avant tout que les professeurs soient formés parce que bien que ce soit un sujet bien ancré dans la culture populaire, cela ne veut pas dire que c’est un sujet qui est bien compris », nuance Audrey Licop, directrice adjointe du Musée Holocauste Montréal.
Pour aider les professeurs à enseigner cette matière particulièrement sensible, la Fondation Azrieli et le Musée Holocauste Montréal publient des guides à leur intention et offrent des ateliers. Les deux organismes aident le personnel à trouver l’information pertinente et vérifiée. Un sondage de la Fondation Azrieli a d’ailleurs démontré que 76% des instituteurs qui enseignent l’Holocauste puisent leur information sur Google ou sur Youtube.
À part le fait que cette information ne soit pas toujours crédible, elle ne les prépare pas aux réactions de certains parents d’élèves. « Lors d’une journée de formation à la Commission scolaire catholique MonAvenir en Ontario, des professeurs m’ont confié qu’ils s’attendaient à ce que des parents retirent leurs enfants de la classe de la même manière qu’ils le font pour les cours de sexualité », relate Marc-Olivier Cloutier.
Certains élèves sont eux-mêmes critiques dans leur réception de l’enseignement de l’Holocauste. Un sondage réalisé en 2024 par la firme Léger pour l’Association d’études canadiennes a démontré qu’un Canadien sur six âgé de 18 à 24 ans croit que l’Holocauste est exagéré.
Pour tenter de contrer ce scepticisme, la Fondation Azrieli et le Musée Holocauste Montréal offrent aux écoles la possibilité d’inviter des survivants. Toutefois, Marc-Olivier Cloutier est d’avis que cette activité doit être bien préparée par les professeurs. « Lorsque nous allons dans les classes, ce sont les mêmes questions qui reviennent : avez-vous vu Hitler? Avez-vous été tatoué? C’est à cela que pensent les élèves lorsque nous parlons de l’Holocauste. Nous avons donc créé du matériel pour les aider à bien recevoir le survivant. Lorsque ce dernier se présente devant les élèves, les étudiants connaissent un peu l’histoire. Les questions changent complètement. »
Obliger l’enseignement de l’Holocauste?
À l’heure où les témoins directs de l’Holocauste se font de plus en plus rares, le Musée Holocauste Montréal offre des captations vidéo de témoignages de survivants, tandis que la Fondation Azrieli offre gratuitement aux écoles canadiennes des récits de survivants en anglais et en français. « Lorsque j’ai commencé à travailler ici il y a 10 ans, la Fondation envoyait autour de 30 000 livres par année aux écoles. Aujourd’hui, nous distribuons entre 75 et 80 000 livres annuellement. Au Québec, c’est beaucoup moins. »
Le Musée Holocauste Montréal offre aussi aux classes des visites guidées qui permettent de contextualiser l’Holocauste et de prouver son existence. « Dans une période de vérités alternatives et d’images construites, je vois les musées comme les gardiens de la vérité et du passé. Si je vais dans les musées, c’est pour être en contact avec le passé et avec les preuves tangibles de ce passé», souligne Audrey Licop.
Cependant, l’ensemble des options qui s’offrent aux enseignants qui veulent parler de l’Holocauste à leurs élèves ne peuvent à elles seules rivaliser avec un enseignement obligatoire. « Le danger que cet enseignement ne soit pas obligatoire, c’est qu’il y a des étudiants qui vont faire tout leur cursus scolaire du primaire à l’université sans avoir reçu un seul cours sur l’Holocauste. Oui, on forme des jeunes qui seront des médecins, des ingénieurs, des scientifiques, mais à qui va manquer un aspect de l’histoire de la société qui est important. Il faut apprendre de nos erreurs. Apprendre du passé. C’est important d’en parler », conclut Marc-Olivier Cloutier.








































