La mort du pape François, survenue le 21 avril à l’âge de 88 ans, a suscité une vive émotion, notamment dans les milieux LGBTQ+. Pour beaucoup, Jorge Mario Bergoglio fut le visage d’une Église plus accueillante, marquant un changement de ton sur la place des personnes LGBTQ+ dans le catholicisme. Mais à l’heure du bilan, une question s’impose : François a-t-il réellement été un allié ?
Dès 2013, quelques mois après son élection, François surprend en déclarant : « Si une personne est gay et cherche le Seigneur, qui suis-je pour la juger ? ». Ce ton, plus pastoral que doctrinal, tranche avec l’approche rigide de ses prédécesseurs, notamment Benoît XVI. Le geste est fort. Il laisse entrevoir un possible tournant.
Une parole inclusive… sans réforme doctrinale
Pourtant, douze ans plus tard, la doctrine reste inchangée. L’homosexualité demeure définie comme un « désordre objectif », et les pratiques homosexuelles comme « intrinsèquement désordonnées ». En 2023, dans une entrevue à l’Associated Press, François qualifie l’homosexualité de « péché », tout en précisant qu’elle n’est « pas un crime ». Les personnes LGBTQ+ sont les bienvenues dans l’Église, à condition de se soumettre aux normes morales qu’elle prescrit.
La déclaration Fiducia supplicans, publiée en décembre 2023, autorise certes la bénédiction de couples de même sexe – une première dans l’histoire du Vatican. Mais cette avancée est rapidement nuancée : il ne s’agit pas de bénir l’union, considérée comme « irrégulière », mais plutôt les individus. Même prudence à l’égard des personnes transgenres ou nées d’une gestation pour autrui : elles peuvent être baptisées, tout en étant perçues comme un défi anthropologique aux fondements de la famille chrétienne. Les gestes sont symboliques; la doctrine est immobile.
Une ambivalence assumée
Cette tension entre ouverture pastorale et conservatisme doctrinal traverse tout le pontificat. Elle se cristallise dans cette déclaration évoquée ci-haut, en janvier 2023 : « L’homosexualité n’est pas un crime. Oui, mais c’est un péché. Bien, mais faisons la distinction entre un péché et un crime… C’est aussi un péché de manquer de charité les uns envers les autres. »
Sur les questions de genre, la ligne est plus dure encore. En 2019, le Vatican publie Il les créa homme et femme, un document dénonçant « l’idéologie du genre » et la reconnaissance des identités trans et non binaires, accusées de saper les fondements anthropologiques de la famille. Ce texte réaffirme l’idée d’une complémentarité sexuelle figée, excluant toute fluidité ou pluralité des genres. La déclaration Dignitas infinita va aussi en ce sens en incluant la théorie du genre comme une violation grave de la dignité humaine (dicastère pour la Doctrine de la foi, 2024).
Par ailleurs, François n’a pas toujours évité les écarts de langage. En 2023, dans une réunion à huis clos avec des évêques italiens, il déconseille l’admission au séminaire de jeunes hommes ouvertement homosexuels, évoquant un excès de frociaggine –une insulte romaine, difficilement traduisible, dérivée du mot frocio (« pédé »). Il s’excusera par la suite, invoquant une maladresse linguistique. Mais le symbole reste puissant.
Un progressisme à géométrie variable
En matière de justice sociale, de lutte contre les inégalités ou d’écologie, François a su incarner une figure moderne, courageuse parfois. Son encyclique Laudato si’ (2015) a marqué un tournant dans l’engagement environnemental de l’Église. Il s’est fait le porte-voix des migrants, des peuples autochtones et des plus vulnérables.
Mais cet élan s’interrompt dès qu’il touche aux questions de sexualité ou de genre. Par exemple, l’avortement, qu’il a qualifié de recours à un « tueur à gages », reste pour lui une ligne rouge. Il s’est farouchement opposé à sa légalisation en Argentine, pourtant largement soutenue par la société civile de son pays natal.
Et sur les violences sexuelles ?
Le pontificat de François a également été secoué par les révélations de violences sexuelles dans l’Église. S’il a reconnu l’ampleur du problème, convoqué un sommet sur la question en 2019, et aboli le secret pontifical dans les cas de pédocriminalité, son action demeure en deçà des attentes des victimes.
En 2018, il apporte son soutien à un évêque chilien accusé de complicité avec un prêtre pédocriminel. Face au tollé, il se rétracte et présente ses excuses. Mais cette gestion erratique a profondément blessé les associations de victimes, notamment en Amérique latine. Lors d’une visite en Irlande, la même année, il affirme « ne jamais avoir entendu parler » des blanchisseries Madeleine, ces institutions religieuses responsables d’abus massifs sur des milliers de jeunes femmes entre 1922 et 1996 – une déclaration difficilement défendable, tant les faits étaient documentés, notamment par le rapport McAleese publié en 2013.
Un bilan contrasté
Le pontificat de François restera celui d’un pape à double visage. Il aura donné des signes d’ouverture, souvent sincères, envers les personnes LGBTQ+ et marginalisées. Mais ces gestes n’auront jamais dépassé le stade de l’intention ou du symbole. Ni sa posture ni ses déclarations ne sont parvenues à transformer en profondeur une institution encore fortement marquée par le sexisme, l’hétéronormativité et l’opacité.
Loin de l’image d’un pape résolument progressiste, François a surtout excellé dans l’art de l’équilibre : entre le geste et le dogme, entre compassion affichée et immobilisme doctrinal. Pour les personnes LGBTQ+ croyantes, son héritage est à la fois celui d’un espoir et d’une profonde désillusion.
Loïc Bizeul est docteur en études du religieux contemporain de l’Université de Sherbrooke et coordonnateur de la Chaire Droit, Religion et Laïcité. Sa thèse de doctorat, intitulée « L’impossible gai ? Être prêtre catholique et homosexuel au Québec », soutenue avec les félicitations du jury en janvier 2025, porte sur la négociation identitaire de prêtres catholiques homosexuels dans le contexte québécois.
Voir aussi
Présence, Dignitas infinita: quand tradition et modernité s’affrontent sur le terrain du genre, 16 avril 2024.








































