Le Trifluvien Georges Young, 75 ans, hésite à donner la date du décès de sa tante Juliette Larose. « Une trentaine d’années peut-être », suggère-t-il. Mais il se souvient très bien que c’est à l’occasion de sa mort qu’il a hérité d’une liasse de lettres, de coupures de journaux et de photographies en noir et blanc qui toutes évoquent la vie et le décès d’un oncle qu’il n’a pas connu.
Emery Larose, le frère de Juliette et aussi de Florianne, la mère de Georges Young, est décédé le 4 juillet 1946. Il s’agit d’un prêtre. Sa carte mortuaire mentionne qu’il a été ordonné à Nice, en France, le 19 juin 1943, et qu’il est décédé « aux Trois-Rivières » à l’âge de 35 ans. (Des textes annonçant son décès indiquent plutôt qu’il a été ordonné en la cathédrale Notre-Dame de Paris.)
Sans surprise, Le Nouvelliste du 5 juillet mentionne le décès du fils de Zoël Larose et d’Élizabeth Raymond. « La dépouille mortelle est exposée à la demeure de ses parents au no 1029, rue Sainte-Ursule », précise-t-on au bas de la deuxième page du quotidien, dans une brève notice nécrologique d’une dizaine de lignes.
Mais à la page suivante, les lecteurs découvrent un texte plus substantiel et affublé d’un titre qui révèle que ce jeune prêtre trifluvien, décédé la veille, « se battit avec les maquisards ». Cette coupure de presse fait partie de la soixantaine de documents que redécouvre ces jours-ci son neveu Georges Young, né trois années après le décès d’Emery Larose.
Le rédacteur de ce long article indique que l’abbé Larose, de la congrégation des Prêtres de Sainte-Marie de Tinchebray et curé de Bouyon, un village près de Nice, « fit la guerre avec le maquis après s’être échappé de la caserne de Saint-Denis, près de Paris ».
« Revenu au Canada, le 4 décembre dernier, épuisé par les privations et la misère endurées pendant la guerre, le jeune prêtre fut presque constamment sous les soins des médecins. Il a succombé à l’urémie, faisant le sacrifice de sa vie avec une résignation toute chrétienne », lit-on dans le journal.
Prisonnier des nazis
C’est en 1937 qu’Emery Larose quitte Trois-Rivières pour l’Europe afin de compléter ses études théologiques et son noviciat chez les Prêtres de Sainte-Marie. En Italie lorsque la guerre est déclarée, il se rend aussitôt en France. Puis, « lors de la chute de la France, il quitta précipitamment ce pays et se réfugia en Espagne avec d’autres compagnons ». Il a pu ensuite regagner la France « dans la zone non occupée », précise-t-on.
Le Nouvelliste raconte aussi que le novice Larose a été « fait prisonnier par les Allemands à l’automne de 1942 lorsque ceux-ci décidèrent d’occuper toute la France ». On l’enferma aux casernes de Saint-Denis, près de Paris. Il réussit néanmoins « à tromper la surveillance des Allemands et a fuir la caserne en se sauvant par une bouche du métro ». On ajoute qu’il « traversa toute la ville de Paris à bicyclette et partit pour la province ». Réfugié à Lisieux, il fut interrogé par des nazis, mais « il réussit à leur échapper sous un nom d’emprunt ».
« Par la suite, il ne devait vivre que sous un nom d’emprunt, sans cesse exposé aux perquisitions des policiers nazis qui ne réussissent jamais à déceler qu’il était d’origine canadienne et citoyen britannique ». Dans le diocèse de Nice, l’évêque lui confie en 1944 la cure de Bouyon et c’est dans ce village qu’il se « trouve associé avec les troupes du maquis ».
Traîtres et collabos
Georges Young se dit aujourd’hui impressionné d’apprendre qu’un prêtre québécois, son propre oncle, ait joint les rangs de la résistance française contre le nazisme. Il l’était encore davantage lorsqu’il a lu un court document qui se trouvait dans les archives d’Emery Larose.
Écrite à la main — « ce n’est pas l’écriture d’oncle Emery », affirme-t-il —, cette note anonyme présente quelques hauts faits du curé de Bouyon. Est-ce une lettre de dénonciation que le prêtre aurait interceptée avant son départ? Est-ce un confrère ou un paroissien qui l’aurait acheminée à ses parents de Trois-Rivières après la guerre? Son neveu ne sait rien de l’origine de cette pièce jaunie.
Mais il apprend, à sa lecture, qu’un résident de Bouyon du nom de Léandre Bonifay a « fabriqué les faux papiers d’identité d’Emery ». On note aussi que le curé du village est « très courageux » et qu’il « a risqué sa vie à maintes reprises ».
« Emery dirigeait un camp de résistance », ajoute cette source anonyme. « À toutes les nuits, il marchait vers son camp pour y porter de la nourriture et autres vivres. »
« Un jour, à la suite de la mort d’un ‘collabo’, on demande au curé Larose de dire une messe. Le curé Larose a répondu: ‘Je dirai la messe, mais pas dans l’intention des traîtres’. Un autre jour, il a affronté publiquement le maire pour lui dire qu’il fallait ‘résister’ ».
Le long paragraphe qui termine ce document affirme que le curé a déjà sauvé la vie d’un traître. Encore là, on ne saisit pas si l’auteur de la note encense ou condamne ce geste du curé de Bouyon.
« Un autre jour, un groupe de maquisards [illisible] à Bouyon et prend en chasse trois ‘traîtres’. Un des trois, [prénom ou nom illisible], réussit à leur échapper (alors que les deux autres sont tués) et se réfugie chez Mme Boufette, puis au clocher de l’église. Il demande protection au curé Larose. Malgré qu’il faisait partie des troupes du maquis, le curé l’a conduit pendant la nuit vers Gattières, à travers la montagne, et lui a dit de ne jamais revenir à Bouyon, lui sauvant ainsi la vie. »
Mémoire oubliée
Quelques mois après le décès du prêtre Emery Larose, Le Nouvelliste rappelle sa biographie dans une chronique intitulée Ceux qui firent notre pays. « Au cours de la dernière guerre — et surtout durant l’occupation des pays d’Europe par les troupes allemandes — le clergé catholique a été à l’avant-garde des braves qui combattirent pour le salut de la civilisation », lit-on dans l’édition du 18 octobre. « Dans ce groupe se trouvait un Canadien: Emery Larose. »
Georges Young ne sait pas si la lecture de ce nouvel hommage a réjoui ses grands-parents, ses parents ou encore sa tante Juliette. « On ne parlait pratiquement jamais de l’oncle Emery lors des réunions de famille », dit-il. On chuchotait toutefois que la guerre l’avait bien changé. « On ne le reconnaissait plus du tout » à son retour de France.
Le Trifluvien regrette aujourd’hui de ne pas avoir interrogé plus longuement ses parents au sujet de cet oncle, « un prêtre très politisé ».
Il pense aussi que son histoire mériterait d’être fouillée et racontée. « En examinant les lettres et les documents que j’ai obtenus de ma tante Juliette, il me semble qu’un auteur y trouverait matière à écrire un roman », lance Georges Young. Il confie avoir récemment discuté d’un tel projet avec son ami Claude Lacaille, un prêtre et un auteur qui, bien des années après Emery Larose, a joint lui aussi des mouvements de résistance en Amérique latine.








































