Le 18 juin 2015, le pape François publiait l’encyclique Laudato si’ [1] sur la « sauvegarde de la maison commune », une longue lettre dans laquelle il appelait « toute la famille humaine » à s’unir dans la « recherche d’un développement durable et intégral. »
Alors que l’actualité est dominée par des conflits géopolitiques et l’anxiété économique, est-il encore possible d’espérer l’émergence d’un autre modèle de développement, fondé sur un mode de vie plus sobre et plus solidaire? Dix ans après la publication de Laudato si’, Présence propose un dossier visant à rappeler l’actualité de ce grand document, salué par certains comme un « inestimable apport à la réflexion et à l’action pour sauver la nature et l’humanité de la catastrophe. » [2] Après avoir fait un rappel de certaines orientations théologiques de l’encyclique dans ce texte, la suite du dossier permettra de faire un tour d’horizon des initiatives qui en sont nées et de l’impact sur le mode d’engagement des croyants d’ici.
Aller à la racine de la crise
En appelant à sortir du « paradigme technocratique » qui emprisonne l’humanité dans une logique de possession et de domination unilatérale de la nature, la pensée écologique du pape François se distingue par une critique incisive de l’inaction internationale.
« La faiblesse de la réaction politique internationale est frappante » déplore-t-il dans son encyclique. Pourtant, François ne se limite pas au politique. Son insoumission aux paradigmes dominants remonte à la racine de la crise, qui est d’abord du domaine de l’esprit. Ce que François identifie comme la cause du problème écologique est un regard instrumental sur le monde, typique d’une certaine modernité obnubilée par le mythe du progrès et incapable de voir dans la nature autre chose qu’un espace vide à conquérir et à remplir. « C’est comme si le sujet se trouvait devant quelque chose d’informe, totalement disponible pour sa manipulation » résume le pape.
Alors qu’une partie de la gauche continue de penser l’engagement écologique avec un a priori matérialiste [3], François propose un autre point de départ. Sa « révolution culturelle » consiste d’abord à voir dans la nature une création.
Une spiritualité médiévale
En se plaçant sous le patronage de saint François d’Assise et de son Cantique des créatures, le pape mobilise une riche symbolique religieuse qui, depuis le Moyen-Âge, chante les louanges du Créateur en compagnie de « messire frère soleil », de « sœur lune » et de « frère vent ». Dans Laudato si’, cet enracinement dans la spiritualité médiévale n’a rien d’un romantisme superficiel. Il reflète une quête de signification capable de s’opposer à la rationalité instrumentale contemporaine et de manifester la valeur de la création. Comme l’expliquait Romano Guardini, référence intellectuelle majeure pour François : « [Pour l’homme médiéval], l’existence n’est pas faite d’éléments, d’énergies et de lois, mais de formes. » [4] Autrement dit, chaque être est doté d’un principe intérieur qui, ultimement, se rapporte à Dieu et aux « choses éternelles » et lui donne sa valeur propre.
C’est cette intuition fondamentale que met de l’avant la spiritualité écologique développée dans Laudato si’ : « Tout l’univers matériel est un langage d’amour de Dieu, de sa tendresse démesurée envers nous» affirme le pape. Ce regard manifeste la valeur intrinsèque de chaque créature, l’interdépendance de tous les êtres vivants, mais aussi la conviction que « Dieu a créé le monde en y inscrivant un ordre et un dynamisme que l’être humain n’a pas le droit d’ignorer. » Cette vaste cosmologie conduit à une assomption spectaculaire, situant la création et la vocation de l’humanité sur un horizon d’éternité : « L’aboutissement de la marche de l’univers se trouve dans la plénitude de Dieu, qui a été atteinte par le Christ ressuscité, axe de la maturation universelle. » Quand à l’être humain, « doué d’intelligence et d’amour », il est « appelé à reconduire toutes les créatures à leur créateur. »
On connait les accusations de certains courants écologistes contre « l’anthropocentrisme » du christianisme, soupçonné d’être à la racine de la crise actuelle en faisant de l’être humain un être à part [5]. Tout en déplorant les interprétations néfastes qui ont pu être faites dans l’histoire, François rappelle que le sens des textes bibliques, en particulier les verbes « garder » et « cultiver » que l’on retrouve dans Genèse 2, 15, interdit toute domination despotique et arbitraire de l’homme sur la nature.
Refusant d’abandonner l’idée d’une vocation propre de l’humanité, François écrit plutôt : « La meilleure manière de mettre l’être humain à sa place, et de mettre fin à ses prétentions d’être un dominateur absolu de la terre, c’est de proposer la figure d’un Père créateur et unique maître du monde, parce qu’autrement l’être humain aura toujours tendance à vouloir imposer à la réalité ses propres lois et intérêts. »
Une pédagogie de la beauté
Dans un contexte fortement sécularisé, ces affirmations de foi peuvent surprendre. Pourtant, le rayonnement de la lettre de François montre qu’elles ne furent nullement un obstacle à sa réception. En effet, tout en reprenant de manière décomplexée les grandes images de la tradition chrétienne au sujet de la création, le pape François évite de confondre les différentes approches de la réalité.
Science et religion ont des regards distincts, mais complémentaires et qui sont tous deux nécessaires pour faire face à la crise écologique, précise-t-il. En particulier, qui prend le temps de lire attentivement Laudato si’ sera frappé par sa capacité à évoquer la beauté. Celle-ci est omniprésente dans l’encyclique, autant dans la composition du texte que dans la place qui est faite à l’esthétisme comme capacité à révéler le sens profond de l’existence. « Prêter attention à la beauté, et l’aimer, nous aide à sortir du paradigme utilitariste » écrit le pape vers la fin de son encyclique.
Chez François, l’expérience du beau, entretenue par la contemplation mais aussi par l’espace accordé à l’art, au loisir et à la fête, devient un lieu d’émergence de la solidarité, de la sobriété, du discernement et de l’espérance. Autant de valeurs indispensables à l’édification d’un monde plus juste, attentif aux cris de la terre et des pauvres. Face à la crise écologique, certains ont tenté de miser sur la peur pour faire changer les comportements. François, lui, a plutôt offert une réflexion culminant sur la « beauté infinie de Dieu », rappelant ainsi que dans un monde désenchanté, la véritable radicalité demeure celle de l’émerveillement.
Références
[1] François, Lettre encylique Laudato si’ sur la sauvegarde de la maison commune, Mediaspaul, Montréal, 2015, 183 p.
[2] Michael Löwy, « Laudato si’. Une Encyclique anti-systémique » EcoRev’, 2016, n° 43, vol. 1, p. 90-95.
[3] Dans une conférence donnée à l’université McGill à Montréal (disponible sur YouTube), le 15 avril 2025, Jean-Luc Mélenchon affirmait qu’il revient à l’homme d’« introduire du sens dans une réalité qui n’en a pas [car] l’univers roule dans le vide et ne va nulle part. »
[4] Romano Guardini, La fin des temps modernes suivi de La puissance, Pierre Téqui, Paris, 2020, p. 31
[5] Lynn White, “The Historical Roots of Our Ecological Crisis”, Science, No. 155, 1967, p. 1203-1207.









































