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Entrevue avec l'historien du christianisme Philippe Roy-Lysencourt

Chandeleur: la recherche historique stagne

La Présentation de Jésus au Temple, par Fra Angelico (1440-41).
La Présentation de Jésus au Temple, par Fra Angelico (1440-41).   (Wiki Commons/The Yorck Project: 10.000 Meisterwerke der Malerei. DVD-ROM, 2002)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2018-01-26 15:21 || Québec Québec

Pour plusieurs, la chandeleur est d'abord et avant tout synonyme de crêpes, reléguant l'aspect religieux de la fête de la Présentation de Jésus au temple au second rang. C'est en se penchant récemment sur les origines, les développements de cette fête et les rites qu'on y associe que le professeur Philippe Roy-Lysencourt, spécialiste en histoire du christianisme à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l'Université, a constaté que la recherche historique bat de l'aile sur cette question. Portrait d'un terrain de recherche en attente d'être labouré.

Présence : Que fête-t-on exactement le 2 février?

Philippe Roy-Lysencourt : Le 2 février, en s’appuyant sur l’évangéliste saint Luc (Luc 2, 22-38), l’Église commémore trois épisodes bibliques qui eurent lieu le même jour: la Purification de la Vierge Marie, la Présentation de Jésus au Temple et la double rencontre de la Sainte Famille avec le vieillard Siméon et avec la prophétesse Anne.

Les deux premiers événements font référence à deux prescriptions juives: celle qui imposait la purification de la mère après un enfantement et celle qui ordonnait de consacrer au Seigneur tout mâle premier-né. La première est une loi de Moïse qui ordonnait aux femmes juives ayant enfanté de demeurer quarante jours sans s’approcher du tabernacle. À l’issue de cette période, elles devaient offrir un sacrifice à Dieu pour être purifiées. Ce sacrifice consistait en l’offrande d’un agneau qui devait être consommé en holocauste, auquel devait s’ajouter une tourterelle ou une colombe. Si la famille était trop démunie pour offrir un agneau, ce qui était le cas de Marie et Joseph, il était permis de le remplacer par une autre tourterelle ou une autre colombe.

La seconde loi ordonnait aux juifs de racheter à Dieu tout mâle premier-né. Pour comprendre cette prescription, il faut remonter à l’esclavage des juifs en Égypte et aux plaies qui touchèrent ce pays suite au refus obstiné du pharaon de les laisser quitter le pays. Après la dixième plaie au cours de laquelle tous les premiers-nés d’Égypte moururent – sauf ceux des enfants d’Israël – tous les garçons premiers-nés des juifs devinrent propriété de Dieu et devaient lui être rachetés (Exode 13). Ainsi, un mois après sa naissance, le premier-né tombait sous la loi du rachat dont le prix était de 5 sicles d’argent. Marie et Joseph se soumirent à cette prescription le jour où ils présentèrent Jésus au Temple. Il faut mentionner ici que cette dernière démarche n’était pas obligatoire ; ce qui était requis, c’était uniquement le rachat. Cependant la présentation de l’enfant était possible et c’était une pratique pieuse à laquelle Marie et Joseph s’astreignirent.

Le dernier événement commémoré le 2 février est celui de la rencontre de la Sainte Famille avec Siméon et Anne. Siméon était un homme «juste et pieux» qui «avait été divinement averti par l’Esprit Saint qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur». (Luc 2, 25-26) Selon l’évangile de Luc, «poussé par l’Esprit», lorsque Marie et Joseph vinrent pour accomplir les prescriptions de la loi, il vint au-devant d’eux, prit l’enfant dans ses bras et dit: «Maintenant, Souverain Maître, tu peux, selon ta parole, laisser ton serviteur s’en aller en paix; car mes yeux ont vu ton salut, que tu as préparé à la face de tous les peuples, lumière pour éclairer les nations et gloire de ton peuple Israël.» (Luc 2, 27-32) Ces paroles, appelées le Nunc dimittis, sont chantées au cours de l’office religieux du 2 février. En plus de Siméon, la Sainte Famille rencontra la prophétesse Anne, une femme de 84 ans qui «ne quittait pas le Temple, servant Dieu nuit et jour dans le jeûne et la prière» et qui, après avoir vu Jésus, «louait Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem» (Luc 2, 36-38).

Quelle est l’origine de la chandeleur?

PRL : Il faut tout d’abord préciser que les sources sont très pauvres pour approfondir cet aspect et qu’elles se contredisent sur certains points. Ce que l’on sait, c’est que cette fête a pris naissance à Jérusalem et qu’elle existait dès le IVe siècle. En 542, Justinien l’introduisit à Constantinople d’où elle s’étendit à tout l’Orient sous le nom d’Hypapante qui signifie «fête de la rencontre». Ce qui est souligné à travers ce nom, c’est bien évidemment la rencontre avec Siméon. De Constantinople, la fête passa à Rome, mais on ne sait pas exactement à quelle date. Les historiens ne s’entendent pas sur ce point. Certains pensent qu’elle fut introduite dans la Ville Éternelle à la fin du Ve siècle, d’autres au cours du VIIe siècle. Le mariologue dom Frénaud, qui a travaillé la question à partir du sacramentaire gélasien, estime que la fête apparut à Rome probablement au VIIe siècle, sous le pontificat du pape Théodore (642-649). Il n’exclut cependant pas une introduction antérieure à ce pontificat. Ce qui est certain, c’est que la fête existait au VIIe siècle. On le sait notamment grâce au témoignage de Bède et par l’Ordo romanus dit de Saint-Amand qui en décrit le rite. À partir de son introduction à Rome, la fête s’étendit en Occident.

Quels rites religieux ont alors été associés à la chandeleur et quelles sont leurs significations?

PRL : Trois rites spécifiques sont associés à cette fête: la bénédiction des cierges, la procession et la messe.

La cérémonie religieuse du jour commence par la bénédiction et la distribution de cierges. Selon saint Anselme de Cantorbéry, philosophe, théologien et docteur de l’Église, il y a trois choses à considérer dans le cierge: la cire, la mèche et la flamme. La cire, ouvrage de l’abeille virginale, représente la chair du Christ; la mèche, intérieure, représente son âme; la flamme, qui brille au-dessus, représente sa divinité. Le cierge allumé représente donc Jésus-Christ, «lumière pour éclairer les nations» selon les mots de Siméon. Pendant la distribution des cierges, les fidèles chantent le Nunc dimittis évoqué précédemment.

Une fois les cierges bénis et allumés, les fidèles, précédés par le prêtre, font une procession qui représente la route parcourue par la Sainte Famille jusqu’au Temple et sa rencontre avec Siméon et Anne. Ces deux rites expliquent que la fête dont il est question ici porte le nom populaire de «chandeleur», car ce mot vient de l’expression latine «festa candelarum» qui se traduit par «fête des chandelles».

Après la procession, les fidèles entendent une messe dont les lectures ont un caractère christologique très net et qui évoquent essentiellement la Présentation de Jésus au Temple et sa rencontre avec Siméon. Cette messe ne fait allusion que discrètement à la Purification de Marie, ce qui permet de conclure que la chandeleur est d’abord une fête du Christ, même si elle est aussi une fête mariale et qu’elle a longtemps porté le nom de «Purification de la Vierge Marie» dans l’Église latine.

Où en est le débat historique sur l’origine et le sens de cette fête?

PRL : Les sources sont très pauvres sur l’histoire de cette solennité et les spécialistes ne s’entendent même pas sur la date à laquelle elle fut introduite à Rome. Ils ne s’entendent d’ailleurs pas davantage sur le fait qu’il s’agisse ou non d’une fête qui aurait été instituée à Rome pour se substituer à une fête païenne (on pense notamment aux lupercales). Il y a des arguments intéressants de part et d’autre mais, à ma connaissance, aucune preuve décisive n’a encore été apportée et l’on doit se contenter d’hypothèses.

Cependant, peut-on dire qu’il y a un réel débat historique sur la question?

PRL : Je ne le pense pas. Pour cela, il faudrait que des historiens fassent des recherches minutieuses sur cette fête et qu’ils apportent des arguments probants. Ce que l’on peut constater actuellement, alors qu’il y a là un beau champ de recherche, c’est un désintérêt des scientifiques pour cette fête et son origine. Ceux qui en disent quelque chose, qu’il s’agisse de théologiens, d’historiens ou de journalistes, se répètent les uns les autres sans jamais approfondir la question ou s’intéressent principalement, dans un pays comme la France par exemple, à la tradition populaire qui consiste à manger des crêpes ce jour-là. D’ailleurs, même sur ce sujet il n’y a pas consensus ni réel travail de recherche: d’où vient cette coutume et que représentent les crêpes? Certains affirment des choses avec beaucoup d’assurance, mais lorsqu’on creuse un peu, on s’aperçoit que rien n’est certain et qu’il y a beaucoup d’éléments qui reposent davantage sur des suppositions que sur des éléments tangibles. Ce que l’on peut donc souhaiter, c’est qu’un historien se penche sérieusement sur la question et que ses travaux soient connus du public.

 

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