Nous étions des enfants en décembre 1989. Nous avons appris, au fil des ans, ce qu’avait été l’horreur de la tuerie de masse des 14 étudiantes de Polytechnique. Quelques fois, nous nous sommes imaginées à leur place. Nous répétons leurs noms chaque année. Une génération plus tard, nous constatons pourtant que lutter contre la violence faite aux femmes demande des forces renouvelées. Elle exige aussi une vigilance quant aux tendances et idéologies qui, sournoisement ou visiblement, s’attaquent aux mailles de la solidarité et de l’égalité acquises. Aujourd’hui, malheureusement, l’actualité nous pousse à considérer les faillites au cœur des Églises et des réseaux chrétiens.
Violence en héritage
En parallèle du 35e de Polytechnique, les chrétiennes du Québec soulignent cette année la publication du rapport Violence en héritage? [1], une étude publiée par l’Assemblée des évêques catholiques du Québec en 1989. La recherche et la rédaction de cet outil de sensibilisation sur la violence conjugale a notamment mobilisé des intervenantes du milieu communautaire, des sociologues et des répondantes à la condition des femmes en Église, ainsi que des groupes de travail constitués de femmes et d’hommes chrétiens, de prêtres et d’évêques du Québec. Que cet ouvrage d’envergure ait vu le jour à peine six semaines avant la tuerie de Polytechnique constitue une triste ironie. Cette recherche était un geste prophétique de la part de l’Église.
Le sort des femmes face à la violence genrée s’est-il amélioré depuis? Pouvons-nous encore espérer? En 2021, alors que le Québec connaissait l’une des pires augmentations de féminicides dans son histoire, plusieurs funérailles ont été célébrées par des prêtres et des pasteurs. Présider au dernier adieu des femmes victimes de violence: est-ce le seul rôle que peuvent désormais jouer les ministres du culte? Nous ne pouvons nous résigner à cela.
Il nous faut donc, malgré nos essoufflements, renouveler nos efforts, aux côtés de tant de femmes et d’organismes de la société civile, et oser nous demander: les Églises sont-elles vraiment engagées au cœur des luttes qui concernent et préoccupent les femmes?
Espérance et vigilance
Nous nous réjouissons aujourd’hui de l’annonce du gouvernement fédéral pour l’interdiction élargie des armes à feu de style arme d’assaut – fruit d’une longue mobilisation de PolySeSouvient, qui regroupe des survivantes, des familles et des amis des victimes du massacre du 6 décembre 1989. De plus, nous saluons dans cette même annonce les futures dispositions pour « remédier aux taux élevés de violence liée aux armes à feu dans des situations de violence fondée sur le sexe et de violence conjugale. » Considérant l’augmentation de 27% entre 2019 et 2022 des meurtres de femmes et de filles impliquant des hommes (selon l’OCFJR) [2], ces dispositions sont cruciales.
Cependant, la vigilance reste de mise. Les documentaires Je vous salue, salope (Léa Clermont-Dion et Guylaine Maroist, 2022) et La peur au ventre (Clermont-Dion, 2024) font foi de ce qui secoue les acquis de l’égalité, qu’il s’agisse de violences et de harcèlements dans les réseaux sociaux ou du mouvement anti-choix qui a gagné du terrain à la faveur du renversement de l’arrêt Roe c. Wade en 2022. Ce débat pro ou anti-choix ne cesse d’ailleurs de cliver les personnes de foi chrétienne.
Encore récemment, c’est l’interprétation même des sources du christianisme qui était en jeu dans le documentaire Alphas (Simon Coutu et Manuelle Légaré, 2024), où l’on observe des jeunes tenants d’un « masculinisme traditionnel » faire référence à leurs pratiques religieuses: signe de la croix, prière à l’église, citations bibliques appuyant la soumission de la femme, etc. Ces influenceurs semblent toutefois ignorer les actions de Jésus dans les évangiles: s’adresser aux femmes en tout respect et les libérer des situations de jugement ou de maladie qui les mettent en péril. Ces mâles alphas ont-ils rencontré le même Sauveur qu’elles?
Les Églises chrétiennes doivent cesser de se voiler les yeux sur la réalité dans leurs propres communautés de foi. L’étude du Projet Rapha, publiée en 2023-2024, porte sur la prévalence de la violence conjugale et la réponse des Églises au Québec, toutes confessions confondues. Elle révèle que les familles chrétiennes québécoises ne sont pas à l’abri de la violence basée sur le genre. Parmi les personnes répondantes, chrétiennes et pratiquantes, 37% affirment qu’elles sont ou ont déjà été victimes de violence conjugale, tandis que 67% des individus sondés connaissent au moins une personne dans leur paroisse ou communauté de foi qui est ou a été victime.
Faire rayonner des interprétations éclairées
Face à ces faits, comment étouffer un cri du cœur? Comment expliquer que la tradition chrétienne, héritière et proclamatrice d’une Bonne Nouvelle de vie plus forte que la mort, n’ait pas réussi à endiguer les violences contre les femmes? Pire encore, non seulement les enseignements chrétiens ancrés dans les textes bibliques n’ont pas su diminuer cette problématique, mais ils continuent d’être des arguments pour la soumission des femmes par leurs conjoints, ou par des intervenants chrétiens mal-informés ou ignorants devant les situations de violence conjugale. Combien d’injonctions à pardonner un partenaire violent, sans que celui-ci soit imputable à quiconque? Combien de « sacrifices » ont coûté la dignité à des femmes ainsi convaincues de leur infériorité? Faut-il donc réécrire Violence en héritage?
Un travail de mémoire et de transmission est urgent. Il ne faut pas perdre de vue le travail acharné de nos aînées, pionnières du Réseau Femmes et Ministères (récemment dissout, mais porteur d’une documentation précieuse pour l’inclusion des femmes dans la gouvernance et les ministères ordonnés dans l’Église catholique) ou de la collective L’Autre Parole, toujours active par de multiples groupes de femmes pratiquant l’appropriation des textes bibliques dans une perspective féministe.
Face aux discours misogynes et à la diffusion d’interprétations bibliques infondées, quels contrepoids feront les milieux universitaires d’études bibliques et de théologie? La critique de ces mouvements doit commencer à l’intérieur des Églises et de leurs institutions de formation. Qui s’opposera à l’idée que c’est chrétien d’être antiféministe? Nous avons besoin d’interprétations éclairées par une exégèse moderne et à l’écoute des femmes et des personnes vulnérables.
Vers une solidarité universelle
Il faut bien sûr commencer par voir les défis au sein de la tradition chrétienne. Mais ce regard doit s’accompagner d’une solidarité élargie. Nous ne pouvons ignorer l’interpellation des féministes de toutes nations et religions. Le mouvement doit devenir véritablement transversal et transnational, en embrassant les causes de toutes les femmes et des personnes vulnérables et exclues. Cette convergence des luttes requiert par cohérence une résistance des femmes à l’intérieur des religions.
Nous attendons des membres de nos Églises et de leurs leaders le courage d’une parole prophétique face à la misogynie qui nourrit la violence, et des interventions publiques en faveur d’un monde favorisant l’épanouissement et la dignité des femmes et des filles.
La lutte est certes inachevée. Mais nous ne baissons pas les bras. Se résigner serait le symptôme d’un féminisme privilégié qui peut s’accorder ce répit. Armées de pains et de roses, nous renouvelons notre souffle en marchant dans les pas de celles qui nous ont précédées et à qui nous disons: merci.
Jenna Smith, coordonnatrice du Projet Rapha, organisme Direction Chrétienne
Sabrina Di Matteo, doctorante en sciences des religions, Université Laval
[1] Comité des affaires sociales de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec, Violence en héritage? Réflexion pastorale sur la violence conjugale, [1989] 2009. [En ligne] https://evequescatholiques.quebec/sn_uploads/VH-Reflexion-past.pdf
[2] L’Observatoire canadien du fémicide pour la justice et la responsabilisation (OCFJR). [En ligne] https://femicideincanada.ca/fr/recherche/rapports/. Consulté le 5 décembre 2024.















































