Ludmila Javorovà est décédée le 17 septembre dernier à l’âge de 94 ans dans un hospice de Rajhad en République tchèque. Elle est une figure unique, courageuse, mais aussi controversée du catholicisme contemporain. Et pour cause : elle fut ordonnée secrètement le 28 décembre 1970 par l’évêque Felix Maria Davídek, alors que les structures catholiques clandestines tentaient de fonctionner en marge de l’Église officielle contrôlée par le régime communiste.
Cette histoire est restée inconnue du grand public jusqu’à ce que le New York Times rapporte, en 1991, que trois femmes tchèques avaient été ordonnées dans le secret. Plus tard, après avoir reçu la visite d’une délégation de membres du groupe américain Women’s Ordination Conference, Ludmila Javorovà a commencé à collaborer avec Sœur Miriam Therese Winter à la rédaction d’un livre sur sa vie et son ministère. De cette collaboration est né l’ouvrage Out of the Depths (Crossroad Publishing, 2001). Ce récit a ensuite été repris en français par Suzanne Tunc et publié sous le titre Ludmila Javorová, Histoire de la première femme prêtre (Temps Présent, 2012).
Si le récit des évènements clandestins rapportés par Ludmila Javorová n’a pas pu être corroboré par une source extérieure indépendante, son récit – demeuré constant et cohérent sur plusieurs décennies – n’a jamais été démenti. Du côté des autorités ecclésiales, le débat se situe plutôt sur la validité canonique de cette ordination hors du commun, plutôt que sur son existence avérée.
Une urgence pastorale
Les plus aînés parmi nous se souviendront d’avoir prié dans leur enfance pour la conversion de la Russie et la libération de «l’Église du silence» comme on appelait à l’époque les chrétiennes et chrétiens vivant sous le régime communiste. De l’autre côté du rideau de fer, la pratique religieuse était – à toutes fins pratiques – interdite. Celles et ceux qui défiaient cette loi risquaient leur gagne-pain, leur sécurité et même leur vie.
Née dans une famille catholique à Brno en 1932, Ludmila Javorová voulait devenir religieuse, ce qui était impossible sous le régime communiste. Proche collaboratrice du prêtre Felix Maria Davídek dans les années 1960, elle a contribué à la création de Koinotés, une communauté catholique clandestine fondée en réponse à la persécution communiste.
Ayant lui-même été emprisonné pendant quatorze ans, Davídek avait constaté que les femmes prisonnières, dont un bon nombre de religieuses, n’avaient aucun accès aux sacrements. Sa réflexion relevait de l’intuition pastorale: des femmes prêtres pourraient pénétrer là où des hommes, même ordonnés dans la clandestinité, n’en avaient pas la permission.
«Oui, j’ai célébré la messe. Je sais que l’Église ne l’admet pas, mais je pense qu’il est nécessaire d’en parler, de travailler et de prier pour que le peuple chrétien le comprenne.»
Ludmila Javorovà, en 1997
Ordonner des femmes a suscité la controverse, même au sein de l’Église clandestine. En effet, sur ce point, le droit canon est clair : l’Église catholique romaine ne confère l’ordination qu’à des hommes baptisés (vir baptizatus – c’est-à-dire des mâles, et non des hommes dans le sens générique). Pour Davídek – consacré évêque en 1967 – l’ordination des femmes constituait néanmoins une réponse pastorale destinée à assurer l’administration des sacrements à ses fidèles. Dans ces lieux d’enfermement, où l’État tentait de contrôler jusqu’à la conscience, la présence d’une femme dotée d’une formation théologique, d’une foi et d’une capacité d’accompagnement pouvait devenir un acte de résistance spirituelle. C’est ainsi que Ludmila fut ordonnée en 1970, dans le plus grand secret, uniquement en présence de son frère.
Ludmila Javorová n’était ni une aventurière ni une figure en marge de la communauté. Elle était une personne de confiance pour Davídek et exerçait des fonctions de responsabilité en tant que vicaire général de leur diocèse clandestin. Circonstances obligent, son ministère lui-même était clandestin. La plupart du temps, elle célébrait la messe seule et cachait son identité de prêtre, même auprès des femmes qu’elle rencontrait : «Je ne pouvais exercer ma prêtrise officiellement, en cette période de totalitarisme. Je ne cherchais personne. Mais certaines venaient à moi […]. Et plusieurs fois quelqu’un m’a dit ‘C’est dommage que vous ne soyez pas prêtre, j’aurais fini par me confesser!’ Je ne pouvais que lui dire, en mon cœur : ‘Que Dieu t’absolve et t’accorde son pardon», raconte Ludmila dans ses mémoires. Sa mission était d’apporter une présence là où les hommes ne pouvaient pas se rendre.
Ordinations déclarées invalides par Rome
Selon Ludmila, le pape Jean-Paul II et le cardinal Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi de l’époque, auraient tous deux été mis au courant de la décision pastorale prise par Davidek d’ordonner des hommes mariés et aussi quelques femmes — un geste extraordinaire pour des temps extraordinaires – afin d’assurer la survie de l’Église.
Avec l’effondrement du communisme en Tchécoslovaquie à la suite de la Révolution de velours de 1989, l’Église catholique prend toutefois des mesures pour passer sous silence l’existence de ces femmes prêtres. En 1996, les autorités ecclésiastiques informent Ludmila qu’elle ne peut pas exercer son ministère sacerdotal et que son ordination est reconnue comme invalide. Elle accepte de renoncer à l’exercice de son ministère de prêtre, mais refuse de garder le silence sur l’ordination reçue en 1970.
Dans les années qui suivent, Ludmila travaillera comme enseignante en éducation religieuse dans le diocèse de Brno. Elle s’exprimera également en public au sujet de son ordination et du rôle des femmes au sein de l’Église catholique. Son passage aux États-Unis en 1997 fut particulièrement remarqué. «Oui, j’ai célébré la messe», reconnaît-elle à l’occasion. «Je sais que l’Église ne l’admet pas, mais je pense qu’il est nécessaire d’en parler, de travailler et de prier pour que le peuple chrétien le comprenne.»
«Une femme exceptionnelle»
Le 17 septembre 2026, le diocèse de Brno a émis une déclaration soulignant le décès de Ludmila Javorová, une «figure importante de l’Église catholique tchèque». La publication, disponible sur la page Facebook du diocèse, confirme le récit de Ludmila : «Durant la période de totalitarisme communiste, l’évêque de l’Église dite clandestine Felix Maria Davídek lui conféra l’ordination sacerdotale. Il justifia sa décision par la nécessité de permettre aux femmes détenues dans les prisons et les camps de travail d’avoir accès aux sacrements, les prêtres hommes n’y ayant qu’un accès limité.»
«Je me souviendrai d’elle comme d’une femme exceptionnelle qui a consacré sa vie au service des autres et de l’Église.»
Mgr Pavel Konzbul, évêque de Brno
La publication se clôt par un commentaire de l’évêque diocésain, Mgr Pavel Konzbul : «Ludmila Javorová était une personnalité importante du diocèse de Brno. Je l’estimais beaucoup pour ses connaissances, son profond intérêt pour la vie de l’Église ainsi que pour son travail de longue date, accompli avec dévouement, au sein de sa paroisse. Je lui ai rendu visite à l’hôpital il y a quelques semaines et cette rencontre a été pour moi très personnelle et enrichissante. Je me souviendrai d’elle comme d’une femme exceptionnelle qui a consacré sa vie au service des autres et de l’Église.»
Marie Bouclin, théologienne et évêque émérite de Roman Catholic Women Priests Canada















































