Certaines personnes interpellent non seulement par la sérénité qu’elles dégagent, mais aussi par le lieu qu’elles habitent. Homosexuel et catholique, Jean-Michel Dunand se situe de manière existentielle au coeur de l’une des grandes tensions qui traverse l’Église catholique dans son rapport avec le monde moderne. Entre sa foi et son affectivité (l’une et l’autre pleinement assumées), l’effort de réconciliation n’a rien d’un compromis en demi-teintes. Il émerge plutôt des profondeurs d’une expérience faite de souffrances, mais aussi de lumière et de liberté.
«Il y aura toujours une tension» me confie-t-il lorsque je lui demande comment il vit cette double identité. Catholique engagé, en couple depuis 31 ans (marié civilement depuis huit ans), Jean-Michel est aujourd’hui adjoint en pastorale scolaire à Montpellier, en France. Il est aussi fondateur de la Communion Béthanie, qui se décrit comme une «communion d’alliance contemplative œcuménique au service des personnes homosensibles et transgenres».
Mille raisons de quitter, mille et une de rester
Officiellement, la doctrine catholique ne reconnaît pas le mode de vie qu’il partage avec son conjoint, Daniel. Mais avant la doctrine, il y a l’Évangile et la personne même du Christ.
Tout petit, Jean-Michel raconte avoir été «traversé de part en part par l’innocence du Christ en croix», une impression qui ne l’a jamais quitté depuis, même dans les moments les plus sombres. Jeune adulte, il est également nourri par la spiritualité du Carmel, cet ordre contemplatif pratiquant l’oraison. «Je suis né spirituellement dans la nuit» raconte-t-il, en faisant référence à la mystique de saint Jean de la Croix.
«Ma revanche, c’est d’être vie.»
Jean-Michel Dunand
Cet enracinement spirituel ne lui épargnera pas les souffrances. Attiré par le sacerdoce, il s’ouvrira à ses accompagnateurs sur son homosexualité. S’ensuivront plusieurs thérapies de conversion, prenant parfois la forme de séances d’exorcisme traumatisantes. Cette violence le conduira au seuil du suicide. «Ma revanche, c’est d’être vie» confie-t-il aujourd’hui.
S’il est resté attaché à l’Église catholique, c’est qu’il y a malgré tout «beaucoup reçu». Remontent d’abord des souvenirs d’enfance, des lieux, une atmosphère de prière dans laquelle il a baigné et qui l’habite encore. Bien sûr, il a rencontré des «gens dangereux», mais aussi des hommes et des femmes qui l’ont soutenu dans son chemin. Pour lui, le bilan demeure positif : «J’ai mille raisons de quitter, mais mille et une de rester» me dit-il en riant.
«Et si toutes les voix se taisent, le catholicisme deviendra un bunker doctrinal : une illusion de sécurité, mais qui empêche la vie.»
Contre la rigidité doctrinale, la tradition vivante
Doctrine : le mot est lancé. Selon le Catéchisme de l’Église catholique, la tendance homosexuelle est «objectivement désordonnée» et les actes qui en découlent «ne sauraient recevoir d’approbation en aucun cas.» (paragraphes 2357 et 2358). Jean-Michel sait les ravages que peuvent provoquer ces mots dans l’intériorité du croyant. Pour lui, l’Église doit avoir le courage d’ôter, «comme autant de dents cariées», ces expressions de son corpus doctrinal. Quant aux textes bibliques brandis comme arguments homophobes, il faut savoir les soumettre à l’exégèse pour ne pas leur faire dire n’importe quoi – en particulier que Dieu puisse mépriser les êtres qu’il a créés.
Lecteur des écrits de Benoît XVI, Jean-Michel Dunand y voit une invitation à plonger dans le mystère de Jésus, en refusant à la fois une émotivité purement subjective et un intellectualisme doctrinal sans vie.
Dans notre conversation, un autre terme revient : celui de tradition. Ce mot, avec tout ce qu’il évoque, Jean-Michel se l’approprie avec une grande liberté. J’ai d’ailleurs la surprise de constater que nous partageons une même affection pour Benoît XVI, ce pape théologien pourtant connu pour avoir été très conservateur sur la question de l’homosexualité.
«Il a eu des peurs quant à certaines évolutions sociales, mais au fond, ce qui dominait chez lui, c’est son amour pour Jésus. Ses livres sur Jésus et certaines de ses homélies sont extraordinaires» me confie Jean-Michel. Pour Benoît XVI, dit-il, être fidèle à la tradition, c’était d’abord «tenir ensemble la dimension mystique de la foi et sa dimension raisonnable». Il en retient une invitation à plonger dans le mystère de Jésus, en refusant à la fois une émotivité purement subjective et un intellectualisme doctrinal sans vie.
Au fil de la discussion, la tradition – vivante et capable de tolérer l’inconfort du questionnement – apparaît comme le contraire du traditionalisme. Ce dernier enferme plutôt l’Église dans ce fameux «bunker» de certitudes que dénonçait aussi – dans ses mots – le pape François.
Je me questionne : y aurait-il un chemin pour que le catholicisme puisse accueillir positivement l’amour homosexuel non pas contre ou à côté, mais à partir de sa conception de l’homme et de Dieu?
Habiter l’inconfort
Lorsque je l’interroge sur ce que pourrait être le «statut théologique» de l’amour homosexuel dans le catholicisme, Jean-Michel marque la prudence : «Je n’ai pas le recul …» Mais il se lance néanmoins : «Reconnaître cet amour pourrait nous permettre d’aller plus loin dans le mystère de la Trinité. Le Dieu qui nous est révélé par Jésus est un Dieu relationnel, qui nous appelle à créer, à inventer la relation… Les personnes homosexuelles font l’expérience du rejet. On conteste jusqu’à la légitimité de leur présence. Un peu comme dans le prologue de saint Jean : ‘Il est venu chez les siens, mais les siens ne l’ont pas reçu.’ Cette souffrance peut être abyssale et peut se transformer en violence contre les autres ou contre soi. Mais elle peut aussi muer en créativité, en sensibilité artistique, amoureuse et même mystique.»
«La souffrance du rejet peut se transformer en violence, mais peut aussi muer en créativité, en sensibilité artistique, amoureuse et même mystique…»
Jean-Michel Dunand
Actif sur les réseaux sociaux, Jean-Michel commente régulièrement l’actualité et témoigne de son ministère auprès des jeunes. Je lui demande s’il entrevoit l’avenir de l’Église avec confiance. «Je suis dans la vigilance» mesure-t-il. Il évoque les «rhizomes de l’ultradroite» au sein de l’Église, prêts à abdiquer la raison et la discussion pour s’en remettre à une foi littérale, sans esprit critique. Mais il y a aussi ces jeunes pousses, comme le collectif Lutte et Contemplation ou le Festival des Poussières : «Ils sont les héritiers d’un catholicisme social et d’ouverture, d’une certaine théologie de la libération.»
Que dire, toutefois, à ces jeunes croyants qui rencontrent de l’hostilité à la seule mention de leur foi? Comment leur parler d’ouverture, de dialogue tout en respectant leur besoin d’enracinement? «Être catholique, c’est être sur une ligne de crête. Il y aura toujours des conflits entre des camps qui affirment détenir la plénitude de la vérité et qui veulent se faire taire mutuellement. Il faut encourager les jeunes à la créativité : ‘Votre génération, avec nous, avec d’autres, est appelée à créer une troisième voie.’»
On en revient à l’image de la tradition vivante. Pour vraiment s’y enraciner, il faut accepter la nuance, accepter d’«habiter l’inconfort».
Notre conversation se termine sur ceux que Jean-Michel Dunand appelle sa «famille», la Communion Béthanie, cette communauté œcuménique qu’il a fondée il y a vingt ans et qui compte aujourd’hui une «petite trentaine de membres». Ceux-ci ne font pas vie commune, mais se rassemblent deux fois par année pour vivre une retraite spirituelle et approfondir leur «intériorité avec le Christ» – ce que Jean-Michel appelle aussi le «monachisme intérieur». C’est une fraternité simple, «au ras des pâquerettes», mais avec un but clair et qui a valeur de signe pour l’avenir de l’Église : «Nous sommes à la suite du Christ, tout aussi sérieusement que d’autres.»
















































