Dans son nouvel ouvrage publié aux éditions Labor et Fides, Chrétiens en quête de puissance. Présence globale et politiques des pentecôtistes, André Gagné, professeur titulaire et directeur du Département de théologie de l’Université Concordia à Montréal, se penche sur l’instrumentalisation des dons de l’Esprit et des charismes en faveur de Donald Trump et d’autres dirigeants politiques.
Rencontré à son retour d’une longue tournée promotionnelle en Europe, André Gagné, ancien pasteur pentecôtiste, précise d’emblée que son livre ne se veut pas une vendetta dirigée contre eux. «Le but de mon livre est d’expliquer que le mouvement pentecôtiste est en pleine croissance et que cela va avoir des incidences sur le plan social et politique. Nous le constatons aux États-Unis et ailleurs dans le monde.»
Dans son livre André Gagné souligne qu’il y a sur la planète environ 676 millions de pentecôtistes. On estime qu’ils dépasseront le milliard en 2075. Ils sont 63 millions aux États-Unis.
Cette mouvance chrétienne est très diversifiée. Les différentes églises et organisations qui la composent ne possèdent pas toutes la même interprétation des textes bibliques. Cependant, elles accordent toutes la même importance à l’Esprit saint et à son pouvoir transformateur chez les croyants. André Gagné explique d’ailleurs que le titre de son livre, Chrétiens en quête de puissance, fait directement référence au verset 8 des Actes des Apôtres : «Vous recevrez une puissance, le Saint-Esprit, survenant sur vous, et vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, dans la Samarie et jusqu’aux extrémités de la Terre.»
Pour certains pentecôtistes, cette puissance spirituelle doit être utilisée à des fins politiques au profit du Royaume de Dieu sur Terre, explique l’expert. Cette interprétation ne date pas d’hier et a été mise en application dans certains pays en Afrique et en Amérique du Sud.
«On ne peut pas se servir du combat spirituel pour démoniser ses adversaires politiques en affirmant qu’ils sont possédés par un esprit démoniaque. Ce faisant, on atteint le cœur du débat démocratique.»
André Gagné
Un massacre de démons
«En 1982, au Guatemala, le général Efrain Rios Montt, membre de l’Église El Verbo, une église évangélique de type pentecôtiste, prend le pouvoir par la force. Dès le début de sa présidence, il s’adresse à la Nation par l’entremise d’allocutions télévisées hebdomadaires aux allures de sermon dans lesquelles il s’en prend au communisme tout en critiquant fortement l’Église catholique.»
Avec l’aide de l’armée, Rios Montt décime les opposants, violents ou pacifiques. «En quelques mois, rappelle André Gagné, entre 3 et 10,000 personnes sont mortes, dont de nombreux autochtones. Rios Montt a d’ailleurs été condamné pour génocide et crime contre l’humanité.
Ce qui n’a pas empêché des chrétiens évangéliques et pentecôtistes d’acclamer Rios Montt. Dans son livre André Gagné cite un pasteur de l’Église El Verbo qui a affirmé que «l’armée ne massacre pas les Indiens. Elle massacre des démons, et les Indiens sont possédés par des démons ; ce sont des communistes. Nous considérons le Frère Efraín Ríos Montt comme le roi David de l’Ancien Testament.»
Le régime de Rios, qui était appuyé par des évangélistes et des pentecôtistes américains, dont le télévangéliste Pat Robertson, s’est effondré à peine un an après sa prise de pouvoir. «Nous sommes ici en présence d’un combat spirituel qui a complètement dérapé. C’est parfois la conséquence du mariage entre le politique et le religieux», avance le professeur Gagné.
Paula White-Cain
Aux États-Unis, même si la violence institutionnalisée n’est pas à l’ordre du jour, tout un système politico-religieux est en train de se constituer. «On a mis en place des personnes qui ont une vision hégémonique qui est essentiellement une vision chrétienne.»
«Il y a [aussi] des élans de résistance de la part de pentecôtistes qui voient dans ce mariage politico-religieux une attaque profonde à leurs convictions spirituelles.»
André Gagné
La plus médiatisée est sans nul doute Paula White-Cain, chrétienne évangélique. La conseillère spirituelle de Donald Trump a organisé, après sa défaite contre l’ancien président Biden, des réunions de prière pour la nation lors desquelles elle traitait les opposants de Trump d’ennemi de Dieu. C’est elle qui a été nommée responsable du Bureau de la foi mis sur pied par Trump afin de lutter contre ce qu’il considère être des discriminations antichrétiennes. «Pour ce faire le Bureau de la foi et le Département de la Justice vont s’associer afin de s’en prendre à des événements, des actions considérées comme antichrétiennes.»
L’ancien pasteur pentecôtiste n’a rien contre les charismes et les dons spirituels, tels que la prophétie, ou encore la notion de combat spirituel. «Il n’y a absolument rien de mal avec cela. Lorsque l’on se sert de ces pratiques-là et de ces croyances pour subvertir la démocratie, c’est là que c’est mal. On ne peut pas se servir du combat spirituel pour démoniser ses adversaires politiques en affirmant qu’ils sont possédés par un esprit démoniaque. Ce faisant, on atteint le cœur du débat démocratique», affirme-t-il.
Cette instrumentalisation du religieux est très dangereuse. «Cela va à l’encontre de l’esprit démocratique! Cela va également contre l’idée d’aimer son prochain, d’être accueillant. Être chrétien, c’est d’être capable de subir les contrariétés aussi. Jésus dit que si quelqu’un te frappe la joue droite, tend lui ta joue gauche. Il ne dit pas de lui frapper la joue gauche!», lance André Gagné.
Opposants pentecôtistes
Pourtant, certains chrétiens évangéliques et pentecôtistes émettent de plus en plus ouvertement des doutes sur le fait que Trump est l’élu de Dieu. «Ils se demandent s’ils ont élu l’antéchrist. D’autres le comparent à la Bête à sept têtes de l’Apocalypse.» Il y a également le mouvement Pentecostals and Charismatics for Peace and Justice qui a publié une déclaration intitulée Pentecostals Against Trumpism.
«Il y a donc des élans de résistance de la part de pentecôtistes qui voient dans ce mariage politico-religieux une attaque profonde à leurs convictions spirituelles. Ils ne veulent en aucune façon s’associer à cela. Cela nous donne un peu d’espoir», avance André Gagné.
Néanmoins cette opposition de la part de pentecôtistes est minoritaire et très souvent passée sous silence par les médias, y compris américains. «Les analyses des médias sont souvent caricaturales, car ils ne saisissent pas les nuances entre les dénominations.» Le professeur Gagné constate que, contrairement en Europe «au Québec, c’est plus difficile d’intéresser un média grand public. Ils passent régulièrement à côté de la notion du religieux, qui joue pourtant un rôle capital dans beaucoup de décisions politiques intérieures et aussi sur le plan géopolitique.»

















































