On a longtemps répété que les Québécois avaient «quitté l’Église» pendant la Révolution tranquille. La formule est commode. Elle donne l’image d’un peuple qui, après des siècles de tutelle cléricale, aurait brusquement ouvert les fenêtres, respiré l’air moderne et rangé le crucifix dans le tiroir des choses anciennes. Il y a du vrai dans cette image. Mais, comme le montre Stéphane Kelly dans L’Enfant vieux (Boréal, 2025), elle va trop vite. Elle oublie l’essentiel : le catholicisme québécois n’a pas seulement été une croyance. Il a été un monde.
Son déclin ne se mesure donc pas seulement à la baisse de la pratique dominicale, au recul du baptême ou à la chute du mariage religieux. Ces signes comptent. Mais derrière eux se joue autre chose : l’effacement d’un ancien mode de socialisation. Pendant longtemps, l’Église n’a pas seulement dit aux gens quoi croire. Elle a organisé des rites, structuré le calendrier, encadré l’enfance et l’adolescence, formé des militants, transmis une mémoire. Elle a donné une langue commune au bien et au mal, à la faute et au pardon, au sacrifice et à l’espérance.
Kelly rappelle ainsi que la religion a longtemps été l’un des lieux où l’individu apprenait à ne pas être seulement un individu. Dans une perspective durkheimienne, le religieux ne se réduit pas à une opinion privée sur Dieu. Il produit de l’appartenance. Il fait entrer les personnes dans un récit commun. Il les arrache, au moins par moments, à la seule poursuite de leur intérêt. Il crée cette «effervescence collective» où l’on se sent porté par plus grand que soi, où l’on n’est plus seulement un moi isolé, mais un membre d’un nous.
Le tournant décisif, selon Kelly, se situe plutôt
autour des années 2000, lorsque les jeunes générations
cessent de recevoir naturellement le
grand récit catholique québécois.
Il ne s’agit pas de peindre la religion en rose. Kelly ne cache pas qu’elle peut opprimer, exclure, culpabiliser, diviser. Elle peut enfermer des consciences et imposer des normes injustes. Mais ce constat n’annule pas son rôle social. Une institution peut être à la fois pesante et structurante. Elle peut avoir causé des blessures tout en ayant fourni des ressources de solidarité, de mobilisation et de transmission. C’est cette ambivalence que nous avons parfois du mal à penser.
Quand le grand récit catholique s’efface
L’histoire québécoise le montre bien. L’Église catholique a longtemps occupé une place centrale dans l’éducation, les œuvres sociales, les loisirs, les mouvements de jeunesse et l’organisation communautaire. L’Action catholique spécialisée, avec la JEC, la JOC et la JAC, a formé des générations de jeunes au fameux «voir-juger-agir». Ces mouvements ne se limitaient pas à réciter des prières. Ils apprenaient à lire la société, à prendre la parole, à s’engager, à se croire responsable du monde commun. Plusieurs acteurs de la Révolution tranquille ont été formés dans ces milieux. Le Québec moderne n’est donc pas né seulement contre le catholicisme ; il est aussi né, paradoxalement, de ressources humaines et morales que le catholicisme avait contribué à former.
La rupture fut plus lente qu’on ne le dit. Les années 1970 ont vu la pratique s’effondrer. Mais l’identité catholique, le baptême et l’enseignement religieux ont continué longtemps à structurer la culture québécoise. Le tournant décisif, selon Kelly, se situe plutôt autour des années 2000, lorsque les jeunes générations cessent de recevoir naturellement le grand récit catholique québécois. Ce n’est plus seulement la messe qui disparaît ; c’est une filiation symbolique. Les milléniaux n’héritent plus spontanément de ce vieux langage religieux qui, pour le meilleur et pour le pire, permettait au Québec de se raconter à lui-même.
Dans la société thérapeutique,
la religion n’est plus d’abord un lieu de transmission,
de verticalité et d’appartenance.
Elle devient un outil parmi d’autres pour mieux vivre,
mieux gérer ses émotions, mieux traverser ses blessures.
Mais le plus intéressant est ailleurs : le religieux ne disparaît pas. Il se privatise, se fragmente, se déplace. Les croyances surnaturelles survivent dans la culture populaire, les séries, les jeux vidéo, Internet, l’astrologie, les discours sur l’énergie, les anges, les esprits, les signes, les guérisons miraculeuses. Les Églises se vident, mais l’imaginaire religieux circule partout. On ne veut plus nécessairement appartenir à une institution ; on veut choisir ses croyances, les modifier, les consommer, les garder pour soi.
Un Jésus privé
C’est ici que le titre du chapitre prend tout son sens : «Jésus est mon majordome privé». La formule est cruelle, mais elle vise juste. Jésus n’est plus d’abord le Seigneur d’une communauté, la figure centrale d’une tradition, celui qui convoque à une conversion, à des rites, à des exigences communes. Il devient une ressource personnelle. On l’appelle quand on en a besoin. On lui demande de consoler, de rassurer, de réparer, de confirmer nos choix, d’apaiser nos angoisses. Il n’ordonne plus la vie commune ; il entre dans le décor intime de l’individu contemporain.
Le majordome n’est pas le maître de la maison. Il sert la maison. Appliquée à Jésus, l’image signifie que le religieux est désormais subordonné au moi. Dieu ne commande plus ; il accompagne. Il ne juge plus ; il valide. Il ne rassemble plus un peuple ; il soutient des trajectoires individuelles. Le christianisme cesse alors d’être une forme de vie collective pour devenir un service spirituel personnalisé. On ne se reçoit plus d’une tradition ; on prélève, dans la tradition, ce qui peut contribuer à son équilibre intérieur.
Cette transformation correspond à ce que Kelly appelle la société thérapeutique. Dans cette société, les grandes questions morales et spirituelles sont reformulées dans le langage du bien-être, de l’estime de soi, de la vulnérabilité et de la guérison. La religion n’est plus d’abord un lieu de transmission, de verticalité et d’appartenance. Elle devient un outil parmi d’autres pour mieux vivre, mieux gérer ses émotions, mieux traverser ses blessures. Même Jésus peut alors être converti en auxiliaire psychologique.
Il serait trop facile de mépriser ce phénomène. Le besoin de consolation est réel. Les personnes souffrent, cherchent du sens, veulent être entendues. Une religion incapable d’accompagner la détresse humaine manquerait quelque chose d’essentiel. Mais Kelly nous oblige à voir l’envers du décor : quand la religion devient seulement thérapeutique, elle perd sa capacité de former un monde commun. Elle ne transmet plus un héritage ; elle offre des ressources. Elle ne fait plus entrer dans une histoire ; elle se met au service d’une subjectivité.
Le diagnostic vaut aussi pour l’éducation. Dans L’Enfant vieux, Kelly soutient que notre société protège de plus en plus les enfants contre le risque, l’échec, l’ennui, la confrontation et l’effort. Elle veut les préserver de la vie, mais elle finit parfois par les priver de ce qui leur permettrait d’apprendre à vivre. Le déclin de la religion s’inscrit dans ce même mouvement : disparition des cadres, affaiblissement des rites, méfiance envers la verticalité, recul des institutions qui transmettent autre chose que le confort psychologique immédiat.
La société après la religion
On peut se réjouir que certaines contraintes religieuses aient disparu. On peut refuser toute nostalgie d’un catholicisme de contrôle social. Mais il reste une question difficile : qu’est-ce qui remplace ce que l’Église transmettait autrefois? Des écrans? Des séries? Des identités provisoires? Des communautés numériques? Des spiritualités bricolées? Des algorithmes qui nous connaissent mieux que nos voisins?
La force du livre de Kelly est de ne pas réduire le déclin religieux à une victoire de la liberté individuelle. Il y voit aussi la disparition d’une école de socialisation. Le Québec s’est libéré d’une institution puissante, parfois étouffante. Mais il a aussi perdu des rites communs, des lieux de transmission, des formes d’engagement et un récit partagé.
Qu’est-ce qui remplace ce que l’Église
transmettait autrefois?
Des écrans? Des séries? Des identités provisoires?
Des communautés numériques?
Jésus n’a pas disparu. Il a été domestiqué. Il ne règne plus sur la maison commune ; il attend dans l’antichambre du moi, prêt à servir lorsque l’individu moderne sonne la cloche. Dans la société thérapeutique, même Dieu risque de devenir un employé du bien-être personnel. La religion ne meurt pas ; elle devient privée. Elle ne disparaît pas ; elle devient disponible. Elle ne commande plus ; elle sert.
















































