Quatre conférenciers, dont l’archevêque de Montréal Christian Lépine, ont participé le 9 mai 2026 à un panel sur le thème «La laïcité au Québec : perspectives pour un vivre-ensemble». L’événement était organisé par la Fondation du Grand Séminaire de Montréal.
Bible et laïcité
Jean-Christophe Jasmin, pasteur évangélique et directeur pour le Québec du think tank chrétien Cardus, était le premier intervenant du panel.
Pour lui, le nouveau préambule de la Loi sur la laïcité de l’État affirmant que «le Parlement du Québec ne doit pas édicter des lois fondées sur des considérations de nature religieuse» a quelque chose d’«ironique» : «Cette idée de la séparation du pouvoir civil et religieux est enracinée dans la Bible» explique-t-il évoquant la distinction faite par Jésus entre Dieu et César, mais aussi un récit de l’Ancien Testament où des prêtres juifs reprochent au roi Ozias de faire brûler l’encens dans le Temple, un acte qui leur était exclusivement réservé.
«La séparation du pouvoir religieux et du pouvoir politique a ses fondements dans la foi chrétienne» résume Jasmin.
Pour le conférencier, une confusion existe aujourd’hui au Québec entre les limites de la laïcité de l’État et celles de la société civile. L’État applique les normes laïques de neutralité à des institutions qui font partie de la société civile : non seulement les écoles privées, mais aussi les services de garde, les centres de la petite enfance, les garderies subventionnées et même celles en milieu familial, déplore Jasmin.
Positif pour l’œcuménisme?
Si Jean-Christophe Jasmin ne croit pas que le vivre ensemble soit bien servi par une conception restrictive de la laïcité, il termine malgré tout sur une note positive en matière d’œcuménisme.
«Je constate un vivre-ensemble d’une autre nature, parce qu’à mesure que les institutions chrétiennes sont marginalisées – souvent affaiblies -, ce que j’observe sur le terrain, c’est une bien meilleure collaboration entre institutions chrétiennes, entre catholiques, évangéliques, orthodoxes, ainsi qu’entre des gens qui partagent aussi une foi en Dieu.»
«Si la laïcité ne va pas apporter la paix et le vivre-ensemble dans la société en général, peut-être qu’accidentellement elle nous amène à vivre ensemble un peu mieux, un peu plus justement entre chrétiens» conclut-il.
Foi et communautés culturelles
La seconde intervenante était Alessandra Santopadre, adjointe au directeur de l’Office des communautés culturelles de l’archidiocèse de Montréal.
Alessandra Santopadre affirme que les communautés culturelles sont confrontées à «un défi d’invisibilité institutionnelle»
Son exposé était axé sur une question : Comment vivre pleinement sa foi dans une société qui a choisi de séparer l’État et la religion? Elle prévient que son intervention ne vise pas à critiquer la laïcité, mais plutôt à faire ressortir la richesse, les défis et «le chemin concret que des hommes et des femmes issus des communautés culturelles inventent chaque jour pour s’intégrer, contribuer et appartenir à cette société».
Elle évoque au passage les Haïtiens qui célèbrent la messe en créole, les Philippins qui organisent des processions, les Africains et les Latino-Américains : autant de communautés qui enrichissent par leur présence la vie chrétienne québécoise.
Mme Santopadre observe cependant que ces communautés sont confrontées à «un défi d’invisibilité institutionnelle», qui fait qu’elles ne peuvent pas parler ouvertement de leur foi dans certains lieux tels que les milieux de travail, les institutions publiques, les écoles et autres. En parler est «considéré comme moins rationnel, moins moderne, moins intégré», rapporte l’intervenante.
Alessandra Santopadre constate elle aussi que «la laïcité de l’État tel qu’elle est définie au Québec s’applique aux institutions, mais dans les faits, elle se transforme parfois en laïcité culturelle informelle qui touche les individus eux-mêmes.» Or, conclut-elle, «on peut demander à l’État d’être neutre sans demander aux citoyens d’effacer ce qu’ils sont.»
Liberté de pensée et persécution
Pour la troisième intervention, Marie-Claude Lalonde, directrice nationale d’Aide à l’Église en Détresse Canada, a dressé l’état des lieux en matière de persécution des chrétiens dans le monde. «Ça va faire 26 ans que je travaille à l’Aide à l’Église en détresse et je n’ai jamais vu la situation s’améliorer», se désole-t-elle.
Même si de nombreux pays ont signé la Déclaration universelle des droits de la personne qui garantit la liberté de pensée, de conscience et de religion, peu d’entre eux respectent réellement cet article, indique Mme Lalonde. «Imaginez la liberté de religion si vous n’avez pas la liberté de penser ou la liberté de conscience.», insiste-t-elle.
À la lumière du rapport 2025 d’Aide à l’Église en Détresse, elle présente un portrait des discriminations fondées sur la religion et des persécutions pour des motifs religieux.
«Il y a 24 pays où il y a la persécution, 36 où il y a la discrimination, ça représente 5,4 milliards de personnes qui vivent dans un pays où ces choses là se déroulent, c’est presque 64% de la population mondiale. Donc c’est pas un phénomène marginal, il faut s’en occuper», interpelle Mme Lalonde.
Interrogée à savoir si le Québec est sur la liste des endroits où ont lieu des persécutions, elle précise que si le Canada n’est pas officiellement sur la liste de l’Aide à l’Église en détresse, ceux qui compilent les données sont «très conscients de ce qui se passe ici».
La modernité a oublié le droit de Dieu
Concluant le panel, l’archevêque Christian Lépine a mentionné que la laïcité et la liberté devaient aller de pair. Sinon «[laïcité] se détruit elle-même et devient dommageable. Elle devient mutilation de la société, mutilation de la famille, mutilation de l’être humain» a-t-il averti.
«Le droit de Dieu, en ce qui me concerne, est le plus fondamental parce que c’est le droit le plus incompris, le plus ignoré, le plus oublié et parfois par les croyants eux-mêmes.»
Mgr Christian Lépine
Saluant la pertinence des intervenants précédents, l’archevêque de Montréal a évoqué trois autres points de départ pour réfléchir à la question du vivre ensemble : «le droit de Dieu, le droit de la famille et le droit de l’être humain».
«Le droit de Dieu, en ce qui me concerne, est le plus fondamental parce que c’est le droit le plus incompris, le plus ignoré, le plus oublié et parfois par les croyants eux-mêmes. L’enjeu du droit de Dieu, c’est le droit de notre créateur, c’est le droit de notre Seigneur, en perspective chrétienne, c’est le droit de notre sauveur», a-t-il faut valoir.
Construire la paix sociale uniquement sur des valeurs humaines, sans reconnaître la primauté de Dieu et son droit à définir le bien et le mal est une illusion, a plaidé l’archevêque.
«[Ne pas reconnaître la volonté de Dieu] peut apparaître comme une promesse de libération. C’est comme ça que Satan a fait son chemin en Adam et Ève. C’est comme ça que la modernité a fait son chemin dans notre civilisation, parfois même avec la complicité des croyants.» Or, «si on défend Dieu et qu’on défend la famille, on construit quelque chose, dans le sens qu’on s’ouvre à la mission que Dieu nous donne, on s’ouvre à la vie que Dieu nous donne» a conclu l’archevêque.

















































