En novembre 2023, la Commission canadienne des droits de la personne affirmait que la concordance entre les congés fériés et les fêtes religieuses chrétiennes (comme Noël) représentait une «discrimination religieuse systémique» envers les groupes minoritaires. À l’époque, cette interprétation avait suscité la dénonciation unanime de l’Assemblée nationale et de la Chambre des communes. Or Gilles Beauchamp, chercheur postdoctoral au Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ), la considère comme fondée. «Dans une société laïque, il n’y a pas lieu de privilégier un groupe religieux» affirme ce chercheur qui a donné une conférence en novembre 2025 autour du concept d’«injustice épistémique».
Au-delà du simple manque de connaissances
Selon Beauchamp, les inégalités systémiques observées dans la société québécoise sont enracinées dans une compréhension déficiente du fait religieux. Dans un contexte de discussions vives sur la laïcité, les signes religieux et l’intégration des minorités, le problème ne découle pas seulement d’un manque de connaissances, mais plutôt d’une «ignorance active».
«L’ignorance active en matière religieuse, ce n’est pas juste qu’on n’a pas eu accès à une éducation religieuse. C’est une forme de méconnaissance qui nous empêche de percevoir notre propre perspective religieuse et qui empêche de percevoir le privilège et la discrimination en matière religieuse», explique Beauchamp.
Le concept d’«injustice épistémique», emprunté à la philosophe Miranda Frincker, désigne ainsi le désavantage social subi par une personne appartenant à un groupe social dit «non-dominant», soit par manque de crédibilité, soit par incapacité à se faire comprendre.
Un christianisme implicite
Dans un Québec profondément laïcisé, parler de privilèges religieux demeure-t-il pertinent ? Oui, affirme le chercheur, qui considère la religion comme une catégorie d’identité sociale. «Lorsque l’on s’intéresse à la religion comme identité sociale, les non-religieux ont aussi une identité religieuse sociale (celle d’être non-religieux). On ne s’extirpe pas de cette catégorie et on a toujours des intérêts quant à cette catégorie identitaire».
Au Québec, les privilèges religieux se manifesteraient ainsi de diverses façons. «Par exemple, lorsque l’ancien ministre de l’Éducation, Bernard Drainville, a interdit la prière dans les écoles, il affirmait que n’importe qui peut prier dans son for intérieur». Or cette affirmation, influencée par la compréhension chrétienne de la spiritualité, ne tient pas compte de la diversité des pratiques religieuses minoritaires.
Selon le chercheur, l’insistance à demander aux femmes musulmanes qu’elles expliquent pourquoi elles ne peuvent pas «enlever leur hijab au travail» trahit une profonde méconnaissance de la signification de ce vêtement. «Cette incapacité de comprendre le symbole religieux comme un élément de l’identité révèle une conception particulière de la religion», souligne-t-il.
Les congés religieux, une injustice?
Revenant sur la question des congés religieux, Beauchamp conteste également le fait que ceux-ci soient légitimes en raison de leur ancrage historique. «En quoi le fait d’être le résultat d’un héritage historique de la majorité pourrait-il justifier de garder des pratiques discriminatoires ou inéquitables ? La notion d’héritage n’implique pas qu’il soit nécessairement bon à garder.»
Affirmant qu’il n’est pas approprié de favoriser un groupe religieux particulier dans une société laïque, Beauchamp suggère qu’il serait préférable d’inclure des congés rémunérés pour les célébrations religieuses importantes d’autres confessions afin de favoriser l’égalité.
Définir ce qui est commun
Beauchamp conteste par ailleurs l’analyse de ceux qui s’inquiètent d’un effacement des repères collectifs et qui évoquent une crise de la transmission de la culture et de l’histoire commune. «On est bien loin de devoir se confronter à ce problème. Ici, on ne demande qu’une meilleure reconnaissance de l’autre.»
Le chercheur propose plutôt de voir le problème autrement : «De toute façon, on parle du commun de qui ? Qui est inclus dans ce “commun” ? Si toutes les personnes sont reconnues dans l’histoire et la culture commune, elles doivent être toutes incluses et représentées.»
Ignorance active ou désaccord légitime ?
Le concept d’ignorance active soulève enfin une question délicate : comment distinguer ce type d’ignorance d’un désaccord raisonné quant à la place du religieux dans l’espace public ? Autrement dit, quelles sont les limites du concept d’«ignorance active» pour qualifier les résistances exprimées par plusieurs personnalités politiques aux revendications religieuses?
Beauchamp admet que certains conflits ne découlent pas d’une ignorance active. «Ce sont le contexte historique, les ressources conceptuelles disponibles et les traits de caractère des gens qui montrent que l’on vit dans un contexte d’ignorance active en matière religieuse au Québec.»
Le chercheur croit malgré tout que cette ignorance influence nos désaccords, même quand on est de bonne foi, et entrave notre compréhension du domaine religieux. «Cela ne veut pas dire pour autant qu’on ne peut pas être en désaccord ni que ces désaccords soient illégitimes», précise-t-il.
La crédibilité des minorités
Pour identifier une injustice fondée sur l’appartenance religieuse, Beauchamp soutient que «ce sont les personnes qui la subissent qui risquent d’en avoir la meilleure perception. C’est cette connaissance expérientielle de l’injustice qui fonde la crédibilité des minorités religieuses en la matière.»
Pour le chercheur, les personnes bénéficiant de privilèges ont peu de chances d’avoir une vision juste de la réalité. «La justice épistémique demande que l’on porte une attention particulière à ce que les opprimés connaissent et expriment», insiste le chercheur.
Vers une éthique enseignante renouvelée
Gilles Beauchamp, qui a récemment obtenu un poste de professeur d’éthique professionnelle à l’UQTR, souhaite poursuivre l’étude de la justice épistémique, un aspect crucial de l’éthique professionnelle en enseignement.
«Le référentiel de compétences du personnel enseignant parle déjà de la responsabilité de déconstruire les savoirs et attitudes qui mènent à l’exclusion et à la domination. Pour moi, c’est clairement de la justice épistémique», soutient-il. La littératie religieuse va au-delà de l’apprentissage des faits religieux, selon Gilles Beauchamp. «Il s’agit d’un projet social qui vise à corriger les inégalités épistémiques qui marginalisent certains groupes, tout en préservant les avantages invisibles d’autres.»
















































