Selon une idée reçue, les religions ne devraient pas se mêler de politique. Elles devraient se contenter de proposer des considérations spirituelles à usage privé. Une telle opinion témoigne d’une ignorance de ce que sont les religions quand on les prend au sérieux. Les religions, en effet, ne parlent pas que de Dieu ou des divinités. Elles sont des conceptions générales de l’être humain, de ses origines, de sa nature, de sa mission et de sa destination.
Prenons le catholicisme, la seule religion que je connais vraiment. Être catholique, ça ne veut pas seulement dire croire au paradis après la mort. Ça a des incidences ici et maintenant, dans le monde réel et quotidien.
Sur quels critères, en effet, la vie d’un chrétien sera-t-elle jugée à la fin ? L’Évangile fournit la réponse en Matthieu 25, 31-46, en disant que sera jugé digne du Royaume celui qui a donné à manger aux affamés, celui qui a donné à boire aux assoiffés, celui qui a accueilli les étrangers, celui qui a pris soin des malades, celui qui n’a pas abandonné les prisonniers. C’est cela, insiste Jésus, faire la volonté de Dieu.
On peut toujours se dire que la charité individuelle et privée suffit, mais on sait bien que c’est faux. Si on nourrit ou tolère des systèmes qui créent des exclus, des pauvres, des sans-abri et des apatrides, on vit dans l’hypocrisie en croyant se dédouaner par quelques aumônes.
Ces systèmes injustes, que la doctrine sociale de l’Église qualifie de «structures de péché», doivent être combattus par les catholiques qui prennent au sérieux le message évangélique. Mener ce combat, ça veut dire faire de la politique.
François dans l’arène politique
Dans l’histoire récente de l’Église, aucun pape n’est allé aussi loin en ce sens que François. Il a dénoncé le capitalisme, cette «économie [qui] tue» les humains, la Création et la diversité culturelle. Il a plaidé pour l’accueil des migrants, en attribuant à l’individualisme et à la quête exacerbée de profits la fermeture envers ces déshérités. Il a prôné la conversion écologique dans un esprit évangélique en rappelant que «tout l’univers matériel est un langage d’amour de Dieu, de sa tendresse démesurée envers nous».
Il a donc fait de la politique, à sa noble façon. Il s’en explique dans Politique et société (Le livre de poche, 2018), un livre d’entretiens avec le sociologue Dominique Wolton. «Il y a, dit-il, la grande politique et la petite politique des partis. L’Église ne doit pas se mêler de politique partisane. Paul VI et Pie XI ont dit que la politique, la grande politique, est une des formes de charité les plus élevées. Pourquoi ? Parce qu’elle est orientée vers le bien commun de tous.»
La droite ultranationaliste mondiale a bien compris, d’ailleurs, que François jouait aussi sur le terrain politique, contre elle, raison pour laquelle elle l’a accusé d’être marxiste et de se mêler de ce qui ne le regardait pas.
Un prophétisme pour aujourd’hui
Dans Le rêve de François, les défis de Léon (Médiaspaul, 2026, 184 pages), le politologue Sami Aoun et Stéphane Bürgi, docteur en études du religieux contemporain et directeur de production de Présence-infomation religieuse, reviennent avec finesse sur les rôles religieux et politiques joués par François pendant son pontificat.
Le christianisme, pour François, n’est pas un rempart contre l’impiété ; il est «une ressource de sens capable de stimuler l’humanité à construire un monde plus juste», résument Aoun et Bürgi.
Leur essai, «au croisement des sciences politiques et des sciences religieuses», considère, avec raison, que le religieux ne se réduit pas «à un système de croyances purement individuelles», mais qu’il a, au contraire, des «effets politiques tangibles dans l’espace public».
Pour François, expliquent Aoun et Bürgi, la pastorale n’est pas qu’un discours spirituel. «Les catégories de miséricorde, d’option préférentielle pour les pauvres, de culture de la rencontre ou de fraternité universelle ne sont pas des slogans, plaident-ils, mais des instruments d’analyse qui structurent une vision particulière des relations internationales.»
La papauté, évidemment, n’a pas de pouvoir de coercition comme un État ordinaire. Son style d’intervention repose «sur la persuasion morale». Et la parole de François, dans ce registre politique particulier, relève du prophétisme, c’est-à-dire de «la capacité d’offrir une orientation éthique englobante», de «proposer un sens à la vie».
François, pour reprendre ses propres termes, ne fait pas de «petite politique» partisane. Il n’invite jamais, par exemple, à voter pour les rouges, pour les bleus ou pour les verts. Il propose plutôt «une vision éthique globale, enracinée dans l’Évangile, appelant à une conversion des cœurs, des institutions et des modèles économiques». Nul besoin d’être grand clerc, toutefois, pour déduire que la droite ultranationaliste et capitaliste ne trouve pas grâce à ses yeux.
Des influences politiques
La pensée du pape, expliquent Aoun et Bürgi, a été influencée par le péronisme qu’il a connu dans sa jeunesse argentine — une sorte de nationalisme populiste de gauche —, par ses lectures marxistes de la même époque et par sa formation jésuite, attentive à la complexité de la vie concrète.
Partisan de la théologie du peuple — une approche inspirée par la théologie de la libération, mais qui rejette la logique de la lutte des classes —, François voit le rôle du clergé comme celui d’un accompagnateur qui marche avec le peuple, détenteur de «la sagesse des humbles», grâce à son ancrage «dans les réalités historiques et culturelles locales».
L’Église, pour François, n’est pas là pour imposer la loi et l’ordre chrétiens, mais pour offrir «un espace de cheminement, où les personnes sont accueillies dans leur complexité existentielle». Son rôle, en ce sens, n’est pas tant de défendre dogmatiquement ses traditions ; il est de se faire un «’hôpital de campagne’, sensible aux besoins spirituels et humains des hommes et des femmes d’aujourd’hui», notamment ceux et celles qui vivent dans les périphéries. Le christianisme, pour ce pape, n’est pas un rempart contre l’impiété ; il est «une ressource de sens capable de stimuler l’humanité à construire un monde plus juste», résument Aoun et Bürgi.
Tous les engagements de François — sur la justice sociale, sur l’écologie, sur les migrants — s’inscrivent dans cette logique. Aoun et Bürgi proposent un éclairant bilan de ses prises de position. Ils commentent les interventions diplomatiques de François dans les dossiers des relations cubano-américaines, de la réconciliation nationale colombienne, de la guerre en Ukraine et de celle entre Israël et le Hamas.
Une Église solidaire du monde
Généralement favorables à François, Aoun et Bürgi reconnaissent toutefois les limites de son action. Dans le dossier de l’accueil des migrants, par exemple, François, notent-ils, a parfois manqué de nuance en critiquant durement les pays occidentaux pour leur manque d’ouverture.
On lui a reproché, notamment, de négliger les inquiétudes culturelles des pays d’accueil et d’oublier qu’un monde sans frontières est aussi le rêve des élites capitalistes. François a d’ailleurs reçu cette critique en insistant sur le fait que l’accueil des réfugiés engendre une responsabilité mutuelle : ceux qui sont accueillis doivent respecter les «principes identitaires» de la société d’accueil.
«Le nouveau pape, notent les essayistes, n’a pas le côté provocateur de François», mais on peut espérer qu’il aura son côté prophétique et qu’il avancera, politiquement parlant, dans le même esprit.
À son arrivée en poste en 2013, François faisait face à deux défis, écrivent Aoun et Bürgi. Il s’agissait, pour lui, de définir le rôle de l’Église dans un monde où celle-ci n’est plus une référence évidente et partagée et de trouver la manière, dans ces conditions, de défendre la solidarité de l’Église avec l’humanité dans un monde fragmenté.
Sa réponse repose d’abord sur un refus : le christianisme, pour François, ne doit pas être réduit «à un marqueur ethnoculturel défensif», comme tend à le faire la droite ultranationaliste. On remarque une telle tendance, par exemple, au Québec, chez un Mathieu Bock-Côté, tenté par le christianisme non pas tant par conviction religieuse que par conviction nationaliste. Une telle instrumentalisation du christianisme trahit ce dernier.
L’Église, pour François et pour son successeur Léon, tant sur le plan spirituel que sur le plan politique, «n’a pas vocation à restaurer un ordre ancien, mais à nourrir les conditions morales, culturelles et institutionnelles de la coopération, de l’intégration et de la solidarité dans des sociétés pluralistes», écrivent Aoun et Bürgi.
Les premiers pas du pape Léon vont en ce sens. «Le nouveau pape, notent les essayistes, n’a pas le côté provocateur de François», mais on peut espérer qu’il aura son côté prophétique et qu’il avancera, politiquement parlant, dans le même esprit.
















































