Au printemps 2025, l’Institut Cardus, basé à Hamilton en Ontario, a déposé un mémoire devant le Comité d’étude sur le respect des principes de la Loi sur la laïcité de l’État du Québec. L’organisme y défend l’idée que la neutralité religieuse de l’État «doit affirmer aux communautés religieuses qu’elles ont pleinement leur place dans le projet de société québécois, en tant que partenaires actifs de la vie sociale». Quelques semaines plus tard, le directeur québécois de Cardus, Jean-Christophe Jasmin, signait dans Le Devoir une tribune intitulée «La laïcité, oui, mais sous quelle forme la veut-on au Québec ?», dans laquelle il soutenait que la laïcité québécoise se manifeste trop souvent «d’une manière qui est perçue comme l’athéisme antireligieux».
L’arrivée de Cardus sur la scène québécoise constitue un phénomène significatif. Elle ne saurait se comprendre, toutefois, sans être replacée dans le contexte plus large de ce que la recherche en science politique nous enseigne sur le fonctionnement des think tanks au Canada.
Une implantation québécoise en expansion
Fondé en 1974 sous le nom de Work Research Foundation par Harry Antonides, un activiste syndical d’inspiration chrétienne, l’organisme a été rebaptisé Cardus en 2008. Le nom renvoie au cardo, la voie nord-sud des cités romaines, et symbolise l’ambition de l’organisation : se situer à l’intersection de la foi et de la vie publique. Cardus se présente comme un institut de recherche «non partisan» voué au «bien commun», tout en s’inscrivant explicitement dans la tradition de la pensée sociale chrétienne. Son budget annuel s’élève à environ 7,8 M$ et l’organisme est enregistré comme organisme de bienfaisance au Canada et aux États-Unis.
Cardus est le seul think tank canadien d’envergure dont l’ancrage premier n’est ni économique, ni syndical, ni strictement universitaire, mais confessionnel.
En 2010, Cardus a absorbé le Centre for Cultural Renewal, un institut orienté vers les questions de foi et de culture publique. En 2016, il a intégré l’Institute of Marriage and Family Canada et amorcé un partenariat avec l’Institut Angus Reid pour étudier la place de la foi dans la vie publique canadienne. Les recherches de Cardus couvrent aujourd’hui l’éducation (notamment les écoles chrétiennes), la famille, le travail, l’économie, la santé (avec un accent sur les soins palliatifs et l’opposition à l’aide médicale à mourir) et les «communautés de foi». Sur la question de l’avortement, Cardus emploie comme chercheuse principale Andrea Mrozek, qui publie régulièrement dans la presse confessionnelle canadienne des analyses s’inscrivant dans le mouvement pro-vie, et l’organisme a pris publiquement la défense des centres d’aide aux femmes enceintes affiliés à ce mouvement lorsque le gouvernement fédéral a envisagé de leur retirer leur statut d’organisme de bienfaisance. L’organisme publie également Comment, une revue de théologie publique fondée en 1983.
L’expansion québécoise de Cardus est récente et rapide. En février 2025, l’organisme a embauché Jean-Christophe Jasmin comme directeur pour le Québec. Jasmin est titulaire d’une maîtrise en science politique de l’Université d’Ottawa et d’une maîtrise en théologie. Il a été pasteur à Montréal de 2011 à 2019, puis directeur des affaires externes au Réseau évangélique du Québec. En juillet 2025, Cardus a recruté un second membre pour son équipe québécoise : Étienne-Alexandre Beauregard, auteur de trois essais politiques (Le Schisme identitaire, Le Retour des Bleus, Anti-civilisation) et, fait notable, ancien rédacteur de discours et conseiller à la planification stratégique au cabinet du premier ministre François Legault de 2022 à 2025.
Un profil singulier dans l’écosystème des think tanks canadiens
Pour mesurer la place de Cardus dans le paysage politique canadien, il est utile de se tourner vers la recherche universitaire récente. Deux articles parus en 2022 dans la revue Politique et Sociétés permettent de situer cet organisme par rapport à ses pairs.
Stéphanie Yates et Alexandra Turgeon (UQAM) ont examiné les trajectoires professionnelles des membres des 24 principaux think tanks canadiens. Leur étude révèle que Cardus occupe une position singulière : 39 % de ses membres proviennent d’universités chrétiennes ou d’organisations religieuses chrétiennes ou évangéliques, un profil sans équivalent parmi les grands think tanks du pays. À titre de comparaison, les équipes du Fraser Institute sont majoritairement issues du milieu financier (50 %), tandis que celles du Broadbent Institute proviennent surtout d’organismes à vocation sociale (32 %). Cardus est ainsi le seul think tank canadien d’envergure dont l’ancrage premier n’est ni économique, ni syndical, ni strictement universitaire, mais confessionnel.
La position de Cardus est sans ambiguïté : la laïcité ne devrait pas signifier l’effacement du religieux de l’espace public.
Or, c’est précisément un ancien proche collaborateur du premier ministre Legault, Étienne-Alexandre Beauregard, que l’organisme a recruté pour mener ses activités de recherche au Québec.
Yates et Turgeon documentent par ailleurs un phénomène qui traverse l’ensemble de l’écosystème des think tanks canadiens, et non Cardus en particulier : celui des «portes tournantes», ces passages professionnels entre la sphère politico-administrative et les groupes de réflexion. Ce phénomène, bien connu dans la littérature (Medvetz 2012), participe à la légitimation mutuelle des acteurs qui les empruntent. Au moment de leur étude (2019), 9 % des membres de l’équipe de Cardus présentaient des affiliations professionnelles avec des partis politiques, et 33 % avaient des liens avec le secteur public. Ces chiffres se situent dans la moyenne de l’échantillon. Le recrutement de Beauregard, survenu après la période couverte par l’étude, s’inscrit toutefois dans cette dynamique et en constitue une illustration particulièrement nette.
François Claveau, Olivier Santerre, Andréanne Veillette et Sylvain Rocheleau (2022) offrent quant à eux une analyse de la présence des think tanks canadiens dans les médias entre 2017 et 2020. Cardus y figure parmi les 16 think tanks les plus mentionnés, mais avec une visibilité encore modeste (225 mentions annuelles). Son profil thématique se distingue cependant nettement de celui des autres organisations : Cardus est mentionné de façon significative dans les articles touchant à la religion et aux enjeux sociaux et moraux, un créneau qu’aucun autre think tank canadien d’envergure comparable n’occupe. Depuis l’ouverture de son antenne québécoise en 2025, cette visibilité est vraisemblablement en croissance, comme en témoignent ses interventions dans Le Devoir, à La Presse et devant des instances gouvernementales québécoises.
Laïcité et proximité politique : la question qui reste ouverte
C’est dans le contexte du débat sur la Loi sur la laïcité de l’État (loi 21) que l’implantation québécoise de Cardus prend son sens le plus aigu. La loi, adoptée en 2019, interdit le port de signes religieux aux personnes en position d’autorité dans les institutions publiques. Confirmée par la Cour d’appel du Québec en février 2024, elle a depuis été portée devant la Cour suprême du Canada.
Le mémoire de Cardus devant le Comité d’étude sur le respect des principes de la Loi sur la laïcité propose notamment de maintenir l’exonération fiscale des lieux de culte, de clarifier l’admissibilité des OBNL d’inspiration religieuse aux programmes publics, et de créer des mécanismes permettant aux groupes religieux de «signaler le non-respect par l’État des principes de laïcité». La position de l’organisme est sans ambiguïté : la laïcité ne devrait pas signifier l’effacement du religieux de l’espace public.
Dans quelle mesure l’arrivée de Cardus au Québec participe-t-elle d’un rapprochement entre la droite nationaliste québécoise et la droite confessionnelle canadienne-anglaise ?
Cette position place Cardus en porte-à-faux avec la Coalition avenir Québec, architecte de la loi 21. Or, c’est précisément un ancien proche collaborateur du premier ministre Legault, Étienne-Alexandre Beauregard, que l’organisme a recruté pour mener ses activités de recherche au Québec. Quant à Jean-Christophe Jasmin, pasteur évangélique qui s’oppose ouvertement à la Loi sur la laïcité de l’État, il entretient avec Beauregard des liens qui précèdent l’embauche de ce dernier chez Cardus.
Comment comprendre cette convergence entre un think tank chrétien qui conteste l’application de la laïcité québécoise et des acteurs issus de la droite nationaliste qui l’ont promue ? Cette convergence illustre la capacité des think thank à se positionner au croisement de champs qui, en apparence, s’opposent. Yates et Turgeon (2022) ont montré que la composition des équipes des think tanks traduit leurs affinités idéologiques profondes, au-delà de leur mission affichée. Le profil de Beauregard, nationaliste conservateur formé en philosophie politique et en administration publique, dont les essais promeuvent la valorisation de la famille comme institution, la critique de l’individualisme libéral et la défense de la société civile contre l’expansion de l’État, signale que le terrain de rencontre entre Cardus et une certaine droite québécoise ne se situe pas sur la laïcité, mais sur un conservatisme social plus large, enraciné dans une même méfiance à l’égard de ce que l’organisme appelle la «déconstruction des valeurs occidentales».
Reste que cette proximité soulève une question qui n’a pas encore trouvé de réponse claire : dans quelle mesure l’arrivée de Cardus au Québec participe-t-elle d’un rapprochement entre la droite nationaliste québécoise et la droite confessionnelle canadienne-anglaise ? Et ce rapprochement, s’il se confirme, est-il susceptible de reconfigurer les termes du débat québécois sur la laïcité, en déplaçant la ligne de fracture entre partisans d’une stricte neutralité religieuse de l’État et défenseurs d’une place accrue du religieux dans l’espace public ?
L’implantation de Cardus au Québec ne constitue pas, en soi, un phénomène inquiétant. La présence de groupes de réflexion dans l’espace public, y compris ceux d’inspiration religieuse, relève du pluralisme démocratique. Mais dans un Québec où le débat sur la laïcité demeure vif et où l’Église catholique connaît un effondrement institutionnel sans précédent, l’arrivée d’un think tank chrétien disposant de ressources significatives et de relais récents dans l’appareil gouvernemental mérite d’être suivie avec attention. Non pas pour disqualifier ses positions, mais pour comprendre ce que cette nouvelle présence dit du rapport que le Québec contemporain entretient avec le religieux, et avec ceux qui, de l’extérieur comme de l’intérieur, tentent d’en redéfinir les contours.
















































