Ovide Bastien, auteur de Chili : le coup divin (Éditons du Jour, 1974), était au Chili lors de la prise de pouvoir du dictateur Augusto Pinochet en septembre 1973.
Témoin des violences du régime, il écrit dans un journal personnel la colère éprouvée face à complaisance des autorités religieuses. «J’ai vu la terreur s’emparer de tout le monde, terreur de se faire passer pour un sympathisant de la gauche. […] Et devant tout ceci que fait l’Église catholique officielle du Chili ? Que dit le cardinal Raúl Silva Henriquez, la plus grande personnalité ecclésiastique du Chili ? L’Église accorde à la junte militaire sa plus entière et désintéressée collaboration.»
Plus de 50 ans après ces événements, l’auteur s’inquiète du retour d’une rhétorique autoritaire cherchant à rallier l’Église à sa cause.
L’autre 11 septembre
«Nous voyons notre identité américaine de nouveau attaquée» affirme le président Donald Trump la veille du 250e anniversaire des États-Unis, le 3 juillet 2026 . «Une génération après avoir combattu et remporté la guerre froide contre la menace du communisme, nous assistons aujourd’hui à une résurgence de la menace communiste sur notre sol, notamment de la part de nouveaux arrivants dans notre pays qui adhèrent à des idées totalement opposées à notre mode de vie et à notre grande réussite. […] Le communisme est une menace mortelle pour la liberté américaine. C’est la plus grande menace qui pèse sur notre pays, plus encore que la Première Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale, Pearl Harbor ou même le 11 Septembre. […] Le communisme est l’ennemi de la Constitution. Par-dessus tout, il est l’ennemi du 4 juillet 1776. […] Le communisme est exactement l’opposé de la vie, de la liberté et de la poursuite du bonheur. C’est la mort, la tyrannie et la poursuite du mal. La morale communiste athée affirme que tout est justifié pour réaliser des visions inhumaines et déterminer ce qui est bien. […] Ils n’aiment pas Dieu et ne veulent pas de Dieu. Ils n’aiment pas la religion et ne veulent pas de religion. […] Ils n’ont aucun respect pour la loi, la justice, les principes, la tradition ou vos droits donnés par Dieu.»
En écoutant ces déclarations de Donald Trump, je suis abasourdi. À bien des égards, elles ressemblent à ce que j’entendais la junte militaire chilienne affirmer il y a plus d’un demi-siècle lors de l’autre 11 septembre dramatique. Celui qu’appuyait Washington en 1973.
«Nous voulons restaurer l’âme judéo-chrétienne du Chili, fondement de notre identité nationale», déclare la junte à la radio, au moment où elle renverse Salvador Allende dans un coup d’État brutal. «Sous le gouvernement de l’Unité populaire, cette identité se trouvait menacée, car celui-ci s’inspire d’idées étrangères à notre idiosyncrasie, des idées fausses qui mènent à échec et appauvrissement. On nie l’existence de Dieu. On fomente artificiellement une lutte fratricide de classes. Notre action militaire de libération nationale vise à débarrasser notre pays de mercenaires étrangers du marxisme qui sont en train d’assassiner notre peuple!»
Compromission
Une semaine plus tard, alors qu’on rassemble comme du bétail leaders et sympathisants de l’Unité populaire dans le stade national où on procède à la torture et parfois à des exécutions sommaires, je vois le leader de l’Église catholique chilienne, le cardinal Raúl Silva Henriquez, participer avec les quatre leaders du putsch à une cérémonie publique de fête nationale.

«Nous offrons toute notre désintéressée collaboration», affirme le cardinal, lors d’un événement diffusé à travers le pays grâce au seul canal de télévision épargné par la censure – celui de l’Église, «à tous ceux qui, en ces heures difficiles, ont pris sur leurs épaules la très lourde tâche de diriger nos destins».
Début août 1974, au moment où, de retour à Montréal, je m’apprête à faire parvenir mon manuscrit Chili : le coup divin à l’imprimerie contractée par les Éditions du Jour, je reçois la visite de Cyril William Smith, prêtre des Missions Scarboro qui œuvre à l’Office des missions d’Amérique latine de la Conférence des évêques catholiques du Canada.
J’avais fait la connaissance de Bill – c’est comme ça que tout le monde l’appelait – plusieurs mois plus tôt au Chili. «S.v.p. ne révèle jamais qui t’a donné ce document» me dit-il, en me mettant une enveloppe dans les mains[1]. Il s’agit d’une longue analyse sur la situation au Chili que le Comité permanent de la Conférence épiscopale chilienne faisait parvenir, fin décembre 1973, à tous les évêques du monde entier.
Les Forces armées et les Carabiniers du Chili ne sont d’aucune façon «putschistes ou fascistes», affirment les évêques chiliens dans ce document. Pour la majorité des Chiliens, ils sont des héros qui ont mis fin au cauchemar que vivait le pays – décomposition, appauvrissement brutal, démagogie, ingérence de politiciens étrangers, et surtout marxisation. Ils «représentent une véritable réserve morale de l’âme nationale»[2].
Évitant de mentionner «disparus», «répression» ou «torture», les évêques reconnaissent néanmoins que de nombreuses personnes souffrent à cause de l’intervention militaire et affirment que «l’Église aimerait faire beaucoup plus en faveur de tous ceux qui souffrent».
«Le président de la république affirme vouloir défendre les plus faibles et les sans voix. Nous le remercions de ce témoignage public, reflet des plus hautes valeurs morales et de l’esprit chrétien le plus authentique.»
Le cardinal Raúl Silva Henriquez, à l’adresse d’Augusto Pinochet, le 18 septembre 1975
Durant la dictature Pinochet, selon les conclusions de plusieurs commissions officielles chiliennes, 3 216 personnes furent tuées ou portées disparues et 38 254 torturées. Cependant, dans un effort peu habile pour voiler le fait qu’ils appuient les auteurs de la souffrance, les évêques chiliens précisent que dans ce geste de charité, ils vont suivre l’exemple «du bon samaritain qui s’occupa uniquement d’aimer le blessé sur la route et qui ne partit pas à la recherche de ceux qui l’avaient maltraité».
Deux ans après le coup d’État, le 18 septembre 1975, le cardinal Silva Henriquez remercie le dictateur de sa collaboration à l’occasion de la fête nationale. Ces deux premières années furent de loin les plus répressives de la dictature qui dura 17 ans.
«Le président de la république affirme vouloir défendre les plus faibles et les sans voix. Nous le remercions de ce témoignage public, reflet des plus hautes valeurs morales et de l’esprit chrétien le plus authentique», affirme le cardinal à l’adresse de Pinochet, présent à la cérémonie. «Et nous tous, qui reconnaissons dans chaque visage exprimant douleur et humiliation les traits du Christ, notre juge, offrons publiquement notre collaboration dans cette lutte contre la misère et pour la justice».
Une figure complexe
C’est du fond de cœur que je faisais une critique percutante de l’Église chilienne dans le contexte du coup d’État. C’est aussi du fond de cœur que je reconnais aujourd’hui que le cardinal Silva Henriquez, malgré son appui évident à l’intervention militaire et ses prises de position d’une diplomatie douteuse, représente un héros national pour un très grand nombre de Chiliens et Chiliennes. Surtout, de fait, pour ceux et celles qui furent victimes de la dictature. À ses funérailles en 1999, de dizaines de milliers inondaient les rues en scandant, «Raúl, amigo, el pueblo esta contigo» (Raúl, mon ami, le peuple est avec toi).
Avec d’autres dénominations religieuses, le cardinal a fondé le Comité de Paix, lequel est venu à l’aide de dizaines de milliers de victimes, cherchant de milles manières à soulager leur souffrance. Mon amie, la religieuse québécoise des Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame, Marie-Denise Dubois, a œuvré pour ce comité.
Lorsque Pinochet a fermé le Comité de Paix en décembre 1975, le cardinal a immédiatement fondé le Vicariat de la solidarité quelques mois plus tard, un organisme jouissant d’un statut légal plus fort. Ce qui a suscité la colère de Pinochet, qui, dans une rencontre avec le cardinal, s’est exclamé : «C’est quoi cette affaire du Vicariat? Vous n’êtes tout de même pas pour remplir l’Église à nouveau de communistes!»
«Général, je vous rappelle que l’Église ne peut pas et ne pourra jamais renoncer à défendre les droits de l’homme», rétorquait le cardinal. «Vous ne pouvez pas empêcher le Vicariat. Si vous tentez de le faire, je vais, si nécessaire, cacher les réfugiés sous mon propre lit!»[3]
Une Église hésitante
Au moment du coup d’État, le cardinal Silva Henriquez se trouvait dans une situation fort complexe. Il était le chef d’une Église catholique chilienne marquée par une profonde division. Alors que plusieurs prêtres et évêques, sans doute la majorité, se rangeaient du côté de la dictature militaire, plusieurs prêtres et religieuses appuyaient le gouvernement de Salvador Allende, reconnaissant dans le programme de celui-ci des valeurs évangéliques fondamentales, en particulier la défense des marginalisés sans terre, sans toit, sans éducation et sans services de santé. Cet appui faisait en sorte qu’ils subissaient de plein fouet la répression brutale de la dictature : expulsion du pays, torture, et dans certains cas – par exemple, le prêtre catholique catalan et missionnaire Joan Alsina Hurtós – exécution sommaire.
Aujourd’hui, Léon XIV, le premier citoyen américain à assumer la papauté, se trouve également dans une situation complexe. L’Église qu’il dirige est profondément divisée dans son pays natal, qui représente la plus importante puissance économique, politique et militaire mondiale. En 2024, environ 54% des catholiques des États-Unis ont voté pour Donald Trump, pourcentage qui s’élève à 60 pour les catholiques blancs et 66 pour ceux qui vont à la messe chaque dimanche.
«Le communisme est une menace mortelle pour la liberté américaine. C’est la plus grande menace qui pèse sur notre pays, plus encore que la Première Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale, Pearl Harbor ou même le 11 Septembre.»
Le président Donald Trump, discours du 3 juillet 2026
Léon XIV a néanmoins le courage de remettre en question les politiques mises en œuvre par Donald Trump et son vice-président catholique J. D. Vance. Expulser massivement les migrants et séparer les familles à la frontière est contraire à la dignité humaine, dit-il. La grandeur véritable d’un pays se mesure plutôt par sa capacité à porter attention aux plus faibles et vulnérables, à accueillir les réfugiés. Déclencher sans raison légitime une guerre, menacer d’anéantir la civilisation iranienne, utiliser l’Évangile et le langage biblique pour justifier violence, nationalisme et puissance politique : tout cela, rappelle le pape, est inacceptable.

Si certains membres de l’épiscopat étatsunien, notamment les cardinaux Blase Cupich de Chicago, Robert W. McElroy de Washington et Joseph Tobin de Newark, suivent la voie tracée par le pape et osent remettre en question le fondement moral des actions du gouvernement Trump, l’ensemble de cet épiscopat apparaît beaucoup moins réactif. C’est le cas de l’évêque Robert Barron. Invité à la Maison-Blanche et membre de la Commission présidentielle sur la liberté religieuse créée par Donald Trump, Barron a choisi une posture de proximité avec l’administration. Dans le contexte des manifestations contre ICE – cette police traquant les sans papiers de manière souvent brutale – il a demandé à l’administration Trump d’être plus mesurée dans ses actions tout en appelant les manifestants de ne pas «s’interposer» dans le travail des agents. Quelques mois plus tard, il déclarait que les catholiques de gauche devaient cesser de «diaboliser» l’administration Trump.
Le moins qu’on puisse dire est que, pour des hommes censés représenter l’Évangile, cette proximité avec le pouvoir est une pente dangereuse…
Ovide Bastien, économiste et intellectuel engagé
1 Comme Bill est décédé le 1 mai 1989, je me permets de dévoiler le nom de la source. Je sais que c’est ce qu’il aurait voulu que je fasse.
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2 J’ai reproduit des extraits de ce document de 59 pages dans Chili : le coup divin (1974).
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3 Cavallo, Salazar, y Sepúlveda, Oscar, La historia oculta del régimen militar : memoria de una época, 1973-1988, Grijalbo, Santiago de Chile, 1997, p.170
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