Au cours des dernières années, le terme sionisme est devenu, dans certains discours, synonyme de projet colonial, de violence et de suprémacisme religieux. Est-ce l’unique sens que l’on peut donner à cette référence politico-religieuse? Dans la suite de ses précédents entretiens avec le professeur Sami Aoun, professeur émérite de l’Université de Sherbrooke, Présence se penche aujourd’hui sur cet imaginaire politique aux multiples facettes.
Présence : Le 27 octobre 2026 doivent avoir lieu des élections législatives en Israël, mettant en jeu l’avenir de la coalition dirigée par le premier ministre Benjamin Netanyahou. Il s’agit de la première élection depuis les massacres du 7 octobre 2023, la réplique massive et meurtrière menée par Israël à Gaza et l’élargissement du conflit en Iran et au Liban. Peut-on dire que le scrutin met également en jeu, pour la société israélienne, l’imaginaire sioniste, son rapport au territoire et à l’utilisation de la violence?
Sami Aoun : Oui, sans ambiguïté. En Israël, une élection n’est presque jamais un simple arbitrage de gestion : elle réactive à chaque fois trois débats fondamentaux — l’identité nationale, la légitimité territoriale et la doctrine sécuritaire de l’État.
Pour une partie croissante de l’électorat, la Cisjordanie — Judée-Samarie dans le lexique biblique — est un berceau historique. Voter à droite, c’est cautionner l’expansion des colonies et écarter l’hypothèse d’un État palestinien.
Sami Aoun
Le vote expose d’abord la fracture entre deux imaginaires sionistes. Le sionisme libéral et universaliste, porté par le centre et la gauche, envisage un État démocratique et intégré à la scène internationale, où la majorité juive coexiste avec des minorités à droits égaux. Le sionisme religieux et nationaliste, dominant à droite et à l’extrême droite, fait primer l’identité juive et messianique sur les principes libéraux, au nom d’une légitimité théologique jugée indiscutable.
Cette fracture est liée à la question territoriale. En Israël, chaque scrutin fonctionne comme un référendum implicite sur les frontières. Pour une partie croissante de l’électorat, la Cisjordanie — Judée-Samarie dans le lexique biblique — est un berceau historique. Voter à droite, c’est cautionner l’expansion des colonies et écarter l’hypothèse d’un État palestinien. L’opposition, de plus en plus timide sur ce terrain, continue de lier la survie démocratique d’Israël à une séparation d’avec les Palestiniens, de crainte de perdre la majorité démographique juive.
Quant à la violence, la droite nationaliste défend une dissuasion absolue : force asymétrique, sans compromis, toute concession étant lue comme une faiblesse existentielle. À l’inverse, une frange affaiblie mais persistante de la société défend encore le Tohar HaNeshek (pureté des armes) : un usage de la force strictement défensif, proportionné, encadré par le droit international, pour ne pas corrompre l’éthique collective.
En somme, voter en Israël revient à trancher, encore et toujours, entre la préservation d’un modèle démocratique à l’occidentale et la poursuite d’un projet national-religieux maximaliste.
P. : Prenons un peu de recul. Que signifie le terme sionisme et comment est-il apparu dans l’histoire politique moderne?
S.A. : Le terme sionisme lui-même réfère à Sion, la montagne sainte où fut érigée la ville de Jérusalem autour de 1000 av. J.-C. Quiconque a une certaine connaissance des textes bibliques peut mesurer l’importance symbolique de cette référence territoriale, liée à de nombreuses promesses de paix pour le peuple juif. Dans les prières traditionnelles juives on retrouve cette invocation : «Que nos yeux voient Ton retour à Sion, dans Ta miséricorde.»
Un des paradoxes du sionisme politique moderne est qu’il s’est développé en dehors de références théologiques insistant sur le destin messianique ou providentiel d’un État juif. Le penseur du sionisme politique est Theodor Herzl (1860-1904). Bien plus que les textes bibliques, sa référence se trouve dans les nationalismes européens, qui sont alors en pleine émergence. Pour le dire simplement, Herzl reprend la grammaire commune de l’Europe de la fin du XIXe siècle – un peuple, un État, un territoire – et l’applique au peuple juif.
Ses arguments sont politiques et sécuritaires : il constate que les diasporas juives sont menacées par l’antisémitisme (l’affaire Dreyfus en 1894, par exemple). Il veut donc leur redonner un statut perdu depuis l’Antiquité : la possibilité de vivre au sein d’un État, sur leur territoire historique – la Palestine – où existe une présence juive continue, malgré les différents empires qui s’y sont succédé.
P. : Même si Herzl n’était pas versé dans la théologie, les théologiens juifs, eux, n’ont-ils pas accueilli ce projet comme une réalisation des promesses bibliques?
S.A. : Pour certains, oui, mais le sionisme a toujours fait débat. Pour le rabbin Abraham Isaac Kook (1865-1935), le retour des Juifs en Eretz Israël (Terre d’Israël) constituait une étape de la rédemption progressive (geoula). Il voyait dans le sionisme laïque un instrument inconscient du dessein divin.
En revanche, certaines figures intellectuelles importantes se sont opposées à ce sionisme religieux. Pour Franz Rosenzweig (1886-1929), le judaïsme ne devait pas se confondre avec le nationalisme politique moderne. Ce philosophe et théologien allemand invitait plutôt les Juifs à assumer leur condition de diaspora, qui leur permettait de vivre au milieu des nations sans se confondre avec elles et de témoigner de la transcendance divine dans l’histoire.
On peut aussi évoquer la figure du rabbin Joël Teitelbaum (1887-1979), qui définissait le peuple juif comme une communauté de l’alliance fondée sur la Torah (loi juive) et la Halakha (tradition interprétative), et non comme une nation politique moderne. Il estimait que le peuple juif ne devait ni revenir collectivement en Terre sainte par la force ni établir une souveraineté juive avant la venue du Messie.
D’autres courants apparaissent et ajoutent leurs nuances. Ahad Ha’am (1856-1927) alerte dès le début du XXe siècle sur les risques d’une politique qui ignorerait la présence arabe en Palestine. Martin Buber (1878-1965) et Judah Magnes (1877-1948) prolongent cette veine humaniste avec le courant binationaliste : en 1925, Magnes cofonde Brit Shalom, qui prône une Palestine partagée entre Juifs et Arabes. Ce n’est pas encore le sionisme libéral d’aujourd’hui, mais c’en est une matrice intellectuelle.
Pour le dire simplement, Herzl reprend la grammaire commune de l’Europe de la fin du XIXe siècle – un peuple, un État, un territoire – et l’applique au peuple juif.
Sami Aoun
P. : Bien évidemment, ces débats ont lieu avant la Shoah – le meurtre systématique de six millions de Juifs entre 1933 et 1945 par l’Allemagne nazie et ses collaborateurs. La création de l’État d’Israël a lieu en 1948 et s’inscrit dans le violent conflit qui oppose alors le nouvel État juif aux pays arabes voisins. Les heurts provoquent la Nakba – le déplacement ou l’expulsion de quelque 700 000 Palestiniens arabes – ainsi que l’exode massif des communautés juives des pays arabes et musulmans. Comment se manifeste le sionisme à cette époque?
S.A. : Dès sa création en 1948, Israël se veut un État «juif et démocratique» qui puise autant dans les valeurs de liberté, d’égalité et de justice des Lumières européennes que dans son particularisme juif et biblique.
Cet équilibre entre les deux référents est compris différemment par les différents courants sionistes. Il y a des courants religieux qui considèrent le retour des Juifs sur la terre d’Israël et la création de l’État d’Israël comme des événements ayant une signification messianique et providentielle. Entre 1948 et 1967, le sionisme religieux demeure toutefois un courant minoritaire, représentant autour de 10 % de l’électorat selon les scrutins. La tendance dominante est plutôt celle d’un sionisme laïque, principalement travailliste, attaché aux valeurs de la modernité politique : démocratie représentative, droits individuels et égalité civique.
C’est d’ailleurs l’époque où les kibboutz – forme de collectivisme agricole et de vie communautaire – suscitent l’admiration dans les milieux progressistes et socialistes occidentaux.
P. : La guerre des Six Jours est un tournant historique. C’est une victoire éclatante pour Israël, qui prend alors le contrôle de nouveaux territoires (Gaza, Cisjordanie, Jérusalem-Est, Sinaï et plateau du Golan).
S.A. : Oui, et c’est aussi à ce moment que le sionisme religieux prend de l’ampleur. Zvi Yehuda Kook (1891-1982) interprète la conquête des territoires comme un signe de l’intervention divine. Dès lors, céder une partie de la Terre d’Israël peut être perçu comme une faute religieuse autant que politique.
Céder une partie de la Terre d’Israël peut être perçu comme une faute religieuse autant que politique.
Sami Aoun
Le mouvement Goush Emounim, qui se constitue au début des années 1970 autour de cette conception, transforme cette vision religieuse en projet politique et militant, notamment par la promotion de l’implantation juive en Cisjordanie.
Certains courants extrémistes du sionisme religieux ont alors invoqué plusieurs arguments théologiques pour tenter de justifier la violence : la notion de milḥemet mitzvah (guerre obligatoire), interprétée comme un devoir de défense du peuple juif, ou encore le concept juridique de din rodef, qui justifie des assassinats politiques (celui de Yitzhak Rabin en 1995). Cette interprétation a toutefois été rejetée par la quasi-totalité des autorités rabbiniques. De façon générale, la justification de la violence demeure très controversée et est rejetée par la grande majorité des autorités religieuses juives.
P. : A-t-on néanmoins raison de voir dans ces courants radicaux une connexion avec les éléments les plus à droite de la scène politique israélienne contemporaine? Je pense ici aux deux ministres de Netanyahou, Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir, qui refusent la solution à des deux États et qui ont défendu des projets de déplacements massifs de la population palestinienne de Gaza.
S. A. : Il y a des distinctions à faire entre les courants auxquels appartiennent ces deux hommes politiques, qui ne s’entendent d’ailleurs pas toujours. Toutefois, tous deux appartiennent bel et bien au camp national-religieux : ils revendiquent un droit historique et religieux du peuple juif sur la Terre d’Israël, soutiennent les implantations en Cisjordanie, rejettent la solution à deux États par crainte pour la sécurité et l’identité juive d’Israël, et prônent une réduction du pouvoir de la Cour suprême au profit d’une démocratie plus majoritaire.
Le Parti du sionisme religieux de Smotrich défend explicitement le principe de la « Grande Terre d’Israël» et le développement des implantations en Cisjordanie. Le parti de Ben-Gvir, Otzma Yehudit, défend également la souveraineté israélienne sur la Cisjordanie, mais s’inscrit dans une tradition idéologique distincte qui met davantage l’accent sur la sécurité, le nationalisme coercitif. Sur l’intégration des Arabes israéliens, Smotrich envisage une citoyenneté conditionnelle et hiérarchisée, tandis que Ben-Gvir privilégie un discours plus confrontationnel axé sur les expulsions. Ils ont un rapport à la violence beaucoup plus décomplexé.
P. : Aujourd’hui, cette option est-elle dominante? Quel portrait peut-on faire de la société israélienne et des différents courants sionistes qui s’y expriment?
S. A. : Du côté des forces politiques qui se réclament directement du sionisme religieux, elles demeurent minoritaires sur le plan électoral. Elles ont obtenu – ensemble – environ 10 % des voix aux élections de 2022. Ce qui leur confère une influence politique supérieure à leur poids électoral et leur participation à la coalition de Benjamin Netanyahou.
Les débats politiques en Israël sont internes au sionisme. En Israël, aucune formation significative de l’électorat juif n’est antisioniste, ni à gauche, ni à droite, ni au centre.
Sami Aoun
Son parti politique – le Likoud – appartient plutôt à la branche du sionisme nationaliste. Ceci ne l’a pas empêché d’introduire en 2018 la Loi fondamentale sur l’État-nation du peuple juif, pour renforcer le caractère confessionnel de l’État. Ce renouveau identitaire est perçu comme un risque pour le pluralisme libéral israélien. Concernant le rapport au territoire et à l’usage de la force, Netanyahou a une stratégie qui s’aligne avec les objectifs stratégiques des sionistes religieux : refus de la solution à deux États, prise de contrôle des territoires palestiniens au détriment des Arabes (qui sont musulmans mais aussi chrétiens).
Une des grandes inconnues du prochain scrutin est la capacité du sionisme libéral à se restructurer politiquement après le traumatisme du 7 octobre 2023, mais aussi après un affaiblissement du leadership de Netanyahou. Yashar!, le parti fondé en 2025 par l’ex-chef d’état-major Gadi Eisenkot, arrive en tête ou au coude-à-coude avec le Likoud dans les sondages à l’approche du scrutin du 27 octobre 2026. Il représente un sionisme libéral, laïc et centriste. La gauche (Les Démocrates) récolterait pour sa part autour de 8% des sièges. En raison du système politique israélien qui favorise la création de nouveaux partis et la formation de coalition, le paysage politique demeure toutefois très volatile.
Ce qui est clair est que critiquer Benjamin Netanyahou, la politique de colonisation, la conduite de la guerre à Gaza ou telle décision du gouvernement relève d’un débat interne au champ sioniste. À l’exception de courants ultraorthodoxes non sionistes, aucune formation significative de l’électorat juif n’est antisioniste, ni à gauche, ni à droite, ni au centre.
Pour relire les précédents entretiens :
Qui sont les Frères musulmans? 8 juin 2026
Iran : comment pense une théocratie ? 6 mars 2026
















































