Il suffit parfois d’un nom pour condamner quelqu’un. Dans certains milieux chrétiens, traiter une femme de «Jézabel» revient à dire beaucoup sans avoir à démontrer grand-chose. Elle serait manipulatrice, séductrice, dominatrice, dangereuse pour les hommes, peut-être même animée par un «esprit de Jézabel». Un personnage de l’Ancien Testament devient ainsi une catégorie psychologique permettant de juger des femmes qui vivent près de trois millénaires plus tard.
C’est ce phénomène qu’a étudié Hanna Liljefors, chercheuse en études bibliques à l’Université de Lund, dans un article paru en 2026 dans Bible and Critical Theory. Son corpus comprend notamment une prédication du pasteur évangélique Mark Driscoll[1], des vidéos issues de la manosphère et le livre We Who Wrestle with God (Nous qui luttons avec Dieu) de Jordan Peterson, publié en 2024. Elle analyse la manière dont trois figures bibliques, Ève, Dalila et Jézabel, sont transformées en types féminins censés révéler quelque chose des femmes d’aujourd’hui.
Liljefors emprunte à la philosophe Sara Ahmed l’idée de «viscosité» des affects. À force de répétition, certains sentiments et jugements «collent» aux personnages, comme s’ils leur appartenaient. Ainsi, Jézabel évoque la sexualité menaçante et la domination ; Dalila, la séduction trompeuse ; Ève, la faiblesse devant la tentation. Ces associations paraissent parfois provenir directement de la Bible alors qu’elles résultent en réalité d’une longue histoire d’interprétation.
Jézabel, femme de pouvoir
Le cas de Jézabel est particulièrement révélateur. Dans les livres des Rois, cette princesse phénicienne, épouse du roi Akhab, est effectivement présentée très négativement. Elle favorise le culte de Baal et intervient surtout dans l’affaire de Naboth. Lorsque celui-ci refuse de céder sa vigne au roi, elle organise un faux procès : «Faites-le sortir, lapidez-le et qu’il meure!» (1 Rois 21, 10). Le texte ne laisse donc aucun doute sur la violence qui lui est attribuée.
«Elle va appâter ton hameçon avec ce que tu veux pour pouvoir te planter cet hameçon dans la bouche, te ramener et t’assommer à mort.»
Le pasteur évangélique Mark Driscoll, dans un sermon s’en prenant aux «Jézabels» contemporaines
Ce n’est toutefois pas le récit lui-même qui fait de Jézabel une figure de séductrice. Certes, au moment où Jéhu arrive pour renverser la dynastie, le texte raconte : «Elle se farda les yeux, orna sa tête, puis se pencha à la fenêtre» (2 Rois 9, 30). Pourtant, rien ne dit qu’elle cherche à le séduire. Le verset suivant la montre plutôt provoquant Jéhu : «Est-ce la paix, Zimri, assassin de son maître?» (2 Rois 9, 31). L’allusion est mordante. Zimri était un officier qui avait assassiné le roi Éla pour s’emparer du trône, avant de ne régner que sept jours et de périr lorsque son coup d’État échoua (1 Rois 16, 9-20). En appelant Jéhu «Zimri», Jézabel le traite donc de régicide et d’usurpateur, tout en lui rappelant implicitement le sort peu enviable de son prédécesseur.
La scène ressemble dès lors moins à une tentative de séduction qu’à une dernière démonstration de défi politique. Se farder les yeux et orner sa tête peut donc aussi être compris comme une manière, pour Jézabel, de maintenir son rang et d’affronter la mort en reine.
Il existe une autre Jézabel dans le Nouveau Testament : dans l’Apocalypse, l’auteur reproche à l’Église de Thyatire de tolérer «Jézabel, cette femme qui se dit prophétesse» (Apocalypse 2, 20). Il est généralement admis qu’il s’agit d’un nom symbolique plutôt que du véritable nom de cette femme. Le procédé est déjà significatif : la reine honnie des livres des Rois devient un type permettant de discréditer une adversaire contemporaine. On n’y retrouve toutefois aucune trace de la femme séductrice, manipulatrice et sexuellement dangereuse. Cette image résulte d’une histoire de réception ultérieure qui a progressivement chargé son nom de significations nouvelles.
Dalila et Ève
Dalila connaît un destin semblable. La tradition populaire en a souvent fait une prostituée. Or le livre des Juges ne dit jamais qu’elle l’est. Au début de Juges 16, Samson rencontre bien une prostituée à Gaza, mais Dalila apparaît quelques versets plus tard comme un autre personnage. Le texte dit simplement : «Samson aima une femme, du côté des gorges du Soreq ; elle se nommait Dalila» (Juges 16, 4). Rien n’indique son métier. Pourtant, l’histoire de sa réception l’a peu à peu transformée en archétype de la femme fatale qui utilise sa sexualité pour détruire un homme.
Ève porte une histoire interprétative encore plus lourde. Elle est devenue, dans une partie de la tradition chrétienne, l’archétype de la femme tentatrice conduisant l’homme au péché. Pourtant, Genèse 3 raconte quelque chose de plus embarrassant pour cette représentation : après avoir mangé du fruit, la femme «en donna aussi à son mari, qui était avec elle» (Genèse 3, 6). Adam n’est donc pas décrit comme une victime absente qu’Ève serait allée chercher après avoir succombé seule. Il est là, et il mange.
Là où le processus devient contestable, c’est lorsque Jordan Peterson transforme une différence statistique en éternel féminin, faisant de cet éternel féminin la clé d’un texte qui ne dit rien de tel.
Antiféminisme contemporain
Dans son analyse, Liljefors montre que l’interprétation des figures de femmes bibliques demeure active dans plusieurs discours chrétiens et antiféministes contemporains. Dans ces milieux, ces figures féminines reconstituées permettent d’interpréter des conflits concernant l’autorité, la sexualité, la famille ou la politique. Le personnage cesse alors d’appartenir seulement à l’histoire d’Israël : il devient un diagnostic applicable aux femmes d’aujourd’hui.
Appeler une femme «Jézabel» peut ainsi dispenser de l’écouter : son ambition devient domination, son désaccord une manipulation, sa sexualité une menace.
Liljefors donne plusieurs exemples. «Elle va appâter ton hameçon avec ce que tu veux pour pouvoir te planter cet hameçon dans la bouche, te ramener et t’assommer à mort » avertissait par exemple le pasteur Driscoll dans un sermon destiné aux jeunes hommes et mobilisant la figure de Jézabel.
«Tout comme Dalila a ‘aveuglé’ Samson et l’a transformé en esclave, les femmes d’aujourd’hui chercheraient à détruire les hommes » résume la chercheuse en études bibliques à propos de certaines vidéos circulant aujourd’hui dans la manosphère.
Chez un auteur comme Jordan Peterson, le procédé est plus subtil. Dans We Who Wrestle with God, Ève devient une figure de l’«éternel féminin». Peterson associe la femme à la compassion et à l’attention aux personnes vulnérables, mais estime que ces dispositions peuvent la rendre plus susceptible d’une compassion sans discernement, symbolisée par la tentation du serpent. Liljefors critique ce passage du récit à l’anthropologie. Chez Peterson, Ève n’est plus seulement un personnage de Genèse 2-3, elle devient un modèle permettant de dire ce que seraient les femmes en général. L’auteur n’invente certes pas les différences moyennes entre les sexes. Là où son processus devient contestable, c’est lorsqu’il transforme une différence statistique en éternel féminin, faisant de cet éternel féminin la clé d’un texte qui ne dit rien de tel.
Nécessité d’une lecture critique
La question posée par Liljefors dépasse les figures de Jézabel, Dalila et Ève : elle concerne notre manière d’utiliser la Bible. Interpréter un personnage suppose de tenir compte du texte, de son contexte et de ses ambiguïtés ; transformer son nom en diagnostic psychologique revient à enfermer une personne réelle dans un scénario déjà écrit. Appeler une femme «Jézabel» peut ainsi dispenser de l’écouter : son ambition devient domination, son désaccord une manipulation, sa sexualité une menace. Une exégèse critique doit résister à ce raccourci et rendre aux personnages bibliques leur complexité historique, afin que leurs noms ne servent pas à condamner sommairement les vivantes.
Les citations bibliques sont tirées de la Traduction œcuménique de la Bible (TOB), édition 2010.
1 Mark Driscoll (né en 1970) est un pasteur évangélique américain, cofondateur de la megachurch Mars Hill Church de Seattle. Connu pour ses positions conservatrices sur les rapports entre les sexes et pour une rhétorique valorisant une masculinité chrétienne affirmée, il a également suscité de nombreuses controverses en raison de ses propos sur les femmes et l’homosexualité ainsi que de son style autoritaire de direction. Il a démissionné de Mars Hill en 2014.
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